Sans défense l’Europe reste un mirage

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ÉDITORIAL,
le 13 mai 2015,

SANS DÉFENSE L’EUROPE RESTE UN MIRAGE

Caractérisée par l’irrationnel, la défense européenne est totalement insaisissable. Qu’elle concerne l’aspect international ou proprement européen, elle repose aujourd’hui sur des éléments épars, qui manquent de cohésion et d’efficacité.

Au plan international, les divers pactes, traités, ou structures qui prétendent participer à cette défense européenne, sont parfois sans lien entre eux, souvent obsolètes, redondants, quand ils ne sont pas pour partie étrangers à l’Europe. Ils s’illustrent à travers, le traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE), modifié en 1999, mais depuis sans effet, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) signé en 1949 qui a perdu ses premières raisons d’exister, le Conseil OTAN-Russie(COR), créé en 2002, mais dont le fonctionnement est loin d’être satisfaisant, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) née en 1994, usurpe le qualificatif d’européen, par son extension à des pays qui n’appartiennent pas à cette dénomination géographique, le Traité sur les Forces Nucléaires à portée Intermédiaires (FNI), signé en 1987, mais aujourd’hui dépassé, le Traité de réduction des armes stratégiques (START), un des rares opérationnel, l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), concerne l’Europe, mais n’est pas celle de l’Europe, les Traités de Non Prolifération nucléaire TNP et d’Interdiction Complète des Essais nucléaires (TICE),n’ont pas été signés par les plus grandes puissances, enfin le Traité de non militarisation de l’espace de 1967, n’est pas respecté dans son esprit, par les Etats-Unis et la Chine. Ce rappel, sans doute non exhaustif, montre à l’évidence, que ces traités, accords et organisations qui intéressent la sécurité de l’Europe, ne constituent pas un ensemble homogène, efficient.

Hélas, nous retrouvons la même complexité au niveau européen. De multiples institutions sont nées, entretenant l’illusion d’une défense européenne, en construction. Si elles ne sont pas sans intérêt, elles masquent malgré tout, un manque de courage et de volonté, qui sont nécessaires à l’émergence d’une défense européenne indépendante. Un simple regard, sur l’organisation actuelle de la défense européenne, est édifiant. Elle repose encore aujourd’hui, sur les forces armées des 28 Etats membres de l’Union européenne. Comme chaque Etat est seul compétent pour engager ses forces armées, la défense européenne demeure inexistante. Seule l’unicité de commandement rendrait collective la défense européenne. En créant la Politique Etrangère de Sécurité Commune (PESC) et en affirmant la volonté de définir progressivement une politique européenne de sécurité et de défense, le Traité de Maastricht, ratifié en 1992, postule une future défense européenne. Si le Traité d’Amsterdam signé le 2 octobre 1997, qui entre en vigueur le 1 mai 1999, dote la PESC de nouvelles possibilités, il maintient, pour toute intervention militaire, la règle de l’unanimité des Etats. Il faut, attendre le sommet franco-britannique du 4 décembre 1998, à Saint-Malo, pour que soient jetées les bases d’une Politique Européenne de Sécurité et de défense (PESD). Il marque le point de départ du projet européen, en matière de défense. Mais la PESD ne prendra réellement corps, que lors de la réunion à Cologne, en juin 1999, des Chefs d’Etats et de gouvernement de l’Union européenne. Des initiatives se développeront, soit à l’intérieur de la PESD, comme l’Agence Européenne de Défense (AED) créée le 12 juillet 20O4, soit à l’extérieur, comme l’initiative 5+5 Défense, également créée en 2004, mais toutes fondées sur la coopération. Le Traité de Lisbonne qui prend effet le 1er décembre 2009, s’efforce de consolider la politique de défense européenne. Il officialise le Conseil européen, qui intervient en matière de défense, il substitue à la PESD, la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC) qui demeure une partie intégrante de la PESC, il instaure un Haut Représentant, pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, qui assure la tutelle de la PSDC, qui reste toujours soumise à la règle de l’unanimité. Le Parlement européen a également souhaité apporter sa pierre à l’édifice, en votant le 20 février 2009 en faveur de la création d’une force armée synchronisée européenne, la SAFE (Synchronized Armed Forces Europe), mais qui restera sans suite après l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Aussi louables soient-elles, ces différentes dispositions parcellaires, enfermées dans le corset des Etats, sont loin de former une défense européenne, seule capable d’imposer notre continent dans le concert des grandes nations.

Outre les hésitations, tergiversations, questionnements, des européens, concernant la primauté d’une défense européenne sur toute autre solution pour assurer sa sécurité, l’OTAN demeure le principal obstacle à la naissance d’une défense proprement européenne. La supériorité américaine, que lui confère le commandement suprême de l’OTAN, la désigne comme la seule force en mesure d’assurer la sécurité de l’Europe. Seulement, les intérêts stratégiques des européens, ne se superposent pas à ceux des Etats-Unis, donc de l’OTAN. Les priorités diffèrent. L’Ukraine s’impose, reléguant au second plan les risques du terrorisme islamique, notamment en Afrique. Les Etats-Unis paraissaient magnanimes, losqu’en1996, ils proposaient à l’Union européenne de mettre en place une identité européenne de sécurité et de défense, au sein de l’OTAN. Mais désormais, c’est à peine si on parle encore de ce pilier européen au sein de l’Organisation. Les Etats-Unis se veulent aussi rationnels, en évitant les duplications, l’OTAN est là, pourquoi une défense européenne. Ainsi, croire comme certains européens que l’édification de la défense européenne passe par l’OTAN, est une gageure. Elle ne favorise en rien sa construction, en la faisant apparaître comme marginale face à l’OTAN, présentée comme la seule force crédible pour garantir la sécurité de l’Europe. Cette idée est plutôt l’étouffoir de la défense européenne. Cette préséance donnée à l’OTAN, handicap nos rapports avec la Russie, qui considère, non sans raison, qu’elle n’est pas sans danger pour sa sécurité. Qu’une personnalité comme Monsieur Gorbatchev accuse l’OTAN de vouloir à tout prix s’étendre vers l’Est, ne peut manquer de nous interpeler.

De nombreux traités actent la volonté de créer une défense européenne. Le traité de Maastricht évoque une politique européenne de sécurité et de défense PESD. Le Traité d’Amsterdam crée un Haut Représentant pour la politique Européenne de sécurité commune PESC. Le sommet franco-britannique de Saint-Malo engage véritablement le projet européen en matière de défense, que confirme la réunion de Cologne en instaurant la politique européenne de sécurité et de défense PESD. Le traité de Lisbonne renforce les prérogatives du Haut Représentant et les moyens de la politique de sécurité et de défense commune PSDC. Diverses personnalités ont apporté leur concours et leur soutien à ce projet. Notamment, l’ancien ministre italien des Affaires Étrangères, Franco Frattini, l’ancien Premier Ministre Belge Guy Verhofstadt, l’ancien Président français Nicolas Sarkozy, la Chancelière allemande Angela Merkel. Malheureusement, ce projet n’en demeure pas moins dans les limbes. Le budget militaire consacré aux armées, par les Etats européens, ne favorise pas la création d’une défense européenne. Il est indécent d’évoquer cette perspective, si l’on refuse de s’en donner les moyens, comme il est lamentable de se défausser sur l’OTAN pour assurer sa sécurité. Sans pudeur, nous acceptons les admonestations des Etats-Unis sur notre incapacité à dégager des financements pour l’OTAN.

Malheureusement leur attitude n’est pas illogique, puisqu’ils assurent, dans ce cadre, notre sécurité. Le Président américain, comme le Secrétaire Général de l’OTAN, rappellent périodiquement cette situation. La déflation des budgets militaires européens est régulière. Rares sont les Etats qui respectent l’engagement de 2% du PIB. Seuls quelques pays, dont la France, tiennent cette promesse, l’Allemagne peine à consacrer 1%. C’est ainsi que les Etats-Unis sont conduits à assurer près de 75% des dépenses de l’OTAN. Au-delà, pour l’Europe, des budgets à rehausser, c’est la rationalité de leur utilisation qui est à revoir. Bien qu’ils représentent, globalement, 40% du budget que les Etats-Unis consacrent à la défense, leur application n’entraine pas la même efficacité. Mieux rentabilisés, ils sont loin d’être négligeables et invoquer leur faiblesse, n’est qu’une échappatoire à la création d’une défense européenne. Loin d’avancer, la politique européenne de défense a perdu son élan, au point d’être devenue statique et de s’impliquer dans des structures qui la ligote. Mais comment mobiliser les Etats européens en faveur de cette politique, si l’on cherche refuge au sein de l’OTAN.

La souveraineté de la défense européenne se distend. Bien que par son esprit rationaliste, la coopération militaire franco-britannique, quelque peu en sommeil, apparaisse logique et attrayante, elle n’en contribue pas moins à fermer la porte à l’Europe de la défense. De même le bouclier antimissiles, tel que prévu, n’est pas un élément de cette défense, comme le prétendent les américains. Au contraire il la marginalise, au même titre que notre force de dissuasion nucléaire. Si les Etats-Unis laissent à l’Union européenne et particulièrement à la France, le soin d’intervenir dans des zones inextricables, au Moyen-Orient et en Afrique, qui nécessitent souvent des interventions terrestres, ils gardent la main sur la défense de notre continent. Mais cette puissance militaire sera-t-elle toujours dominante? Le déclin n’est pas imminent, mais les conséquences de la chute des budgets recherche et développement consacrés par les Etats-Unis à la défense, ne peuvent-être négligés, alors que s’esquisse la monté en force de nouvelles puissances, telle la Chine. Dans cette perspective et face à un danger extrême, quelle place occupera l’Europe, dans les priorités des Etats-Unis. Pour être efficace et sûre, la défense de l’Europe, doit-être européenne. Le continent doit se donner les moyens d’assurer sa propre sécurité. Penser qu’en présence d’un péril majeur, un tiers puisse la garantir est totalement chimérique. Que chaque pays européen comprenne que sa sécurité repose sur une unité de défense, de tous ses membres et non sur celle, d’autant plus fragile, qu’incertaine, d’un protecteur. Or aujourd’hui, la défense européenne, n’est pas la défense collective des pays européens.

S’arcbouter sur la base la plus élaborée de la future défense européenne, semble le meilleur moyen pour l’aider à se parachever. Il faut que se matérialise cette politique de sécurité et de défense indépendante. Pour ce faire, il faut accélérer l’élaboration de la politique de sécurité et de défense commune PSDC, afin qu’elle aboutisse très rapidement à une autonomie de décision. La réalisation d’armes et de matériels militaires communautaires, comme la mutualisation des forces armées des Etats européens, constituent des avancées positives. Cette coopération multiforme a permis de consolider l’unité d’action des Etats et d’avancer vers l’unification de la défense européenne. L’Union européenne peut ainsi intervenir, pour diverses missions de protection et d’évacuations, d’assistances militaires ou de maintien de la paix, notamment. Son action demeure toutefois limitée, l’OTAN ayant seule la capacité de donner à l’Union européenne une réelle dimension militaire internationale. Nous sommes loin d’une Europe indépendante, capable d’assurer personnellement sa sécurité et d’influer sur la scène mondiale. Notre souveraineté repose sur une défense européenne unifiée, c’est-à-dire ressortissant d’un seul Etat-Major.

Technologiquement, l’Europe ne manque pas d’atouts pour s’affirmer comme une puissance militaire de premier ordre. Elle dispose de l’arme nucléaire et de joyaux aéronautiques, Airbus, la fusée Ariane et tout récemment Galileo. Ce dernier va permettre à l’Union européenne de posséder son propre système mondial de navigation par satellite. Rival du GPS des américains jusque-là omnipotent Galileo va permettre à l’Europe de s’affranchir de leur bon vouloir, en mettant fin à leur suprématie. L’importance de Galileo n’est pas seulement commerciale, en raison de ses implications militaires. Elle est stratégique, car vitale pour le développement d’une armée européenne indépendante. Galileo contribue à la souveraineté européenne. Le regroupement de moyens de production militaire franco-allemand dans le secteur des blindés, lourds et légers le hisse au plan international. La France pourra concourir à d’autres avancées dans les domaines ou son savoir-faire est reconnu. L’aviation avec le Rafale, la marine avec le Mistral et les sous-marins nucléaires. Avec la volonté matérialisée financièrement par les européens, pour la recherche dans des secteurs désormais incontournables, cyberdéfense, systèmes satellitaires, drones ou indispensables, avions-ravitailleurs, une nouvelle autonomie se fait jour. Il faut poursuivre le regroupement des moyens de production d’armement, encore trop fragmentés en Europe.

L’Unité de vue conceptuelle des Etats européens ne guide pas leur vision de l’Europe. Ils ne poursuivent pas le même but, ils n’ambitionnent pas le même avenir, ils n’aspirent pas à la même construction européenne. Certains ont vu dans l’Europe que l’opportunité de se développer économiquement et de bénéficier des fonds structurels. Les mêmes qui attendent tout de l’OTAN et des américains. Leur hostilité viscérale à l’égard de la Russie et leur manque de confiance dans l’Europe les caractérisent. Il convient de se souvenir des déclarations du précédent Secrétaire Général de l’OTAN, Monsieur Rasmussen, pour qui l’Europe était incapable de construire sa propre défense et qui considérait que l’Union européenne n’était pas en mesure de dégager les moyens nécessaires à sa mise en œuvre et doutait que l’Europe puisse même, dans l’avenir, être une puissance militaire. Fâcheusement, cette pensée continue d’imprégner l’OTAN. Aussi explicites, mais plus désolants, sont les propos du Président polonais, Monsieur Bronislaw Komorowski, qui dans un entretien au journal Le Monde, précisait “Nous misons sur l’Union européenne, mais en même temps, nous voulons que l’Union européenne mise sur un renforcement des liens transatlantiques. Soyons réalistes. En matière de sécurité, seul un fou ne reconnaîtrait pas le potentiel militaire des Etats-Unis”. Autrement dit, la Pologne veut bien de l’Union européenne, si elle admet la prééminence militaire des Etats-Unis. Elle accepte les avantages de l’Union européenne, mais pas les efforts à consentir, pour son indépendance. Elle n’est pas isolée, les Etats Baltes et la Suède se retrouvent dans cette position. L’Angleterre, toujours ambivalente, répudie aujourd’hui la défense européenne, qu’elle défendait encore récemment. Qu’elle hypocrisie, car tous ces pays savaient en s’engageant, que la défense européenne était inscrite dans tous les Traités, y compris le premier d’entre eux. Plus attachés au sentiment d’appartenance et plus conscient de l’importance de l’unité européenne, des personnalités et des pays, nous permettent encore d’espérer dans cette entreprise essentielle. Monsieur Jean-Claude Juncker, Madame Angela Merkel, ou la Finlande sont fidèles à cette construction et conséquents, lorsqu’ils souhaitent la relance d’une solution européenne, pour sa défense.

Face aux dangers à l’affut de l’Europe, toute passivité, tout lymphatisme, touchant à la sécurité européenne est quasiment criminel à l’égard des futures générations. L’urgence s’impose, comme l’a reconnu le Président de la Commission européenne, Monsieur Jean-Claude Juncker, qui a relancé l’idée de la création d’une armée européenne, aujourd’hui paralysée. Comment peut naître une Europe solidaire, si un des piliers de sa personnalité, de son indépendance, est défaillant. Une défense européenne globalisée, sous un commandement unique, est une exigence. L’effort budgétaire participerait alors à notre propre défense, pas à celle dont la direction lui échappe. Un espoir nous est donné par l’Eurobaromètre annuel, qui indique qu’une majorité d’européens sont favorables à une défense commune. Les gouvernements ne pourront ignorer indéfiniment la volonté des peuples, plus conscients et plus lucides qu’eux, quant à la sauvegarde de l’Europe. En procédant à cette personnalisation de sa défense, l’Europe occidentale pourra élaborer, avec la Russie, une refonte de l’architecture de sécurité de la grande Europe.

Michel GRIMARD
Président du R.O.U.E.

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