Russie et Chine décident de créer une agence de notation

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ÉDITORIAL,
le 08 juillet 2014,

La Russie et la Chine décident de créer
une nouvelle agence de notation : Une bonne idée?

Les manifestations déclenchées en Ukraine à la fin de 2013 n’ont pas fini bouleverser le paysage géopolitique mondial. En Mars 2014, à l’appel de la forte majorité russophone de la Crimée confirmée par référendum, la Fédération de Russie a entériné le rattachement de la Crimée.

Ces manifestations et le rattachement de la Crimée à la Russie ont eu de multiples conséquences sur la Russie dont l’une, la baisse de sa note souveraine par les agences de notation, l’a obligée à réagir. En effet, déjà classée dans la catégorie BBB, les Russes ont vu leur note souveraine dégradée et se rapprocher de la catégorie spéculative. Or, classer la Russie à la limite de la catégorie spéculative a été considéré par de nombreux responsables russes comme un acte politique hostile, comme une sanction.

Déjà fort mécontente du sort qui lui était réservé auparavant, la Russie a décidé de réagir à ce classement en concluant un accord avec la Chine pour créer une agence de notation commune le 30 juin 2014, en s’inspirant des agences actuelles.

Cette décision est presque passée inaperçue alors qu’elle est fort intéressante à étudier pour deux raisons :

– Parce qu’elle intervient après les crises des subprimes et des dettes souveraines européennes, 2008-2012, période durant laquelle d’intenses critiques se sont abattues sur les agences de notation sans résultat tangible…
– Parce que la création de la nouvelle agence de notation s’inspirera, selon les propos des responsables russes, des agences de notation actuelles, sans remédier à leurs faiblesses.

L’échec des réformes
Les agences de notation ont été l’objet d’un très grand nombre de critiques durant la période 2008-2012. Or les Russes et les Chinois ne sont certes pas les seuls à avoir exprimé leurs mécontentements. Journalistes et hommes politiques, européens notamment, se sont lancés dans la critique tant elle était facile au premier abord: les notes souveraines transmises présentaient toutes les caractéristiques d’une analyse faite à partir d’un rétroviseur. Le travail de ces agences de notation est comparable à celui d’un expert-comptable (chargé de retracer l’ensemble des mouvements financiers de la personne notée), alors qu’il devrait être celui d’un analyste financier (chargé d’évaluer le potentiel d’évolution de cette personne notée). À cela se sont ajoutées plusieurs erreurs lourdes de conséquences, comme celle de la notation d’Enron ou de la Grèce à quelques jours de leurs faillites retentissantes.

Très rapidement, l’UE a tenté de réagir en cherchant à mettre en place une nouvelle réglementation qui a pris diverses formes portant sur les modalités d’attribution des notations, l’indépendance des agences à l’égard des payeurs, la transparence dans la décision, en passant par l’interdiction de la notation de certains États (ceux qui bénéficient d’une aide internationale), allant même jusqu’à autoriser les investisseurs, “pour responsabiliser les marchés”, à poursuivre devant les tribunaux civils les agences de notation en cas de négligence… Michel BARNIER en charge de ce dossier à la Commission européenne a, durant ces années, accompli un travail considérable sans résultat! En effet, comme par hasard, comme pour de nombreux dossiers sensibles pour les USA, l’EU a, du jour au lendemain à la fin 2012, classé ce dossier! Plus d’article, fin du travail de la commission, black-out. Il faut dire que toutes les critiques des agences de notation se sont fourvoyées en se trompant de problème.

Bien entendu, le concert des critiques n’a pas laissé certains États indifférents: un État comme la Chine a créé sa propre agence de notation, sans convaincre, à la fois parce qu’elle utilise les mêmes méthodes que les 3 principales agences, et surtout parce que la confiance ne se gagne que par un travail de longue haleine d’autant plus difficile lorsque l’image d’un pays n’est pas nette.

Malheureusement la décision de créer, en 2014, une agence de notation commune à la Russie et à la Chine n’est pas en mesure de surmonter ces obstacles à l’heure actuelle parce qu’elle se présente comme une copie des agences actuelles et parce que la Russie et la Chine sont l’objet d’une campagne de dénigrement systématique. Créer une nouvelle agence de notation de ce type, c’est ajouter ses propres lacunes aux défauts existants sans qu’apparaissent des améliorations susceptibles d’emporter l’adhésion de la communauté internationale.

La vraie réforme doit porter sur la note
Le véritable problème, celui auquel personne n’a prêté attention, est que les notes transmises par les agences de notation, ne fournissent pas d’indications pertinentes sur la situation future des acteurs économiques faute d’objectifs convenables.

Noter n’est pas simple. En effet, une note n’a de valeur qu’en fonction des objectifs qu’on lui assigne. Comme pour les professeurs, trop souvent, noter a pour objectif de fournir le constat d’un travail fourni à un instant T. Si cet objectif assigné à une note présente un intérêt dans de nombreuses productions (concours généraux, exercices de mathématiques, concours du saut à la perche…), il est totalement inutile en économie parce que cet objectif ne présente aucun intérêt. Or, c’est là qu’a résidé la principale erreur des agences de notation. Pour faire face aux critiques, elles ont tenté de les réduire en montrant qu’elles tenaient compte du futur (dette insurmontable de la Grèce, critique occidentale au rattachement de la Crimée…) tout en passant sous silence d’autres éléments (risque politique très fort en Turquie, en RSA…). On oublie qu’en économie, une note doit apporter par elle-même beaucoup plus d’informations que celles sur le passé parce qu’elle intervient dans un environnement complexe qui évolue en permanence.

 

L’objectif d’une note en économie: refléter une réalité en évolution
En économie, l’attribution d’une note doit remplir plusieurs objectifs:

1 – L’AAA trompeur et dangereux !
– Donner à toute une série de pays la note AAA, c’est-à-dire 20/20, c’est faire de tous ces pays des champions olympiques ex aequo. C’est un non-sens parce que la situation d’aucun pays n’est parfaite, ni parfaitement stable. Chacun des pays noté AAA a des faiblesses comme chacun d’entre nous et est en perpétuelle évolution.
– La situation économique de chaque État évolue sans arrêt, tout en restant souvent autour d’un point d’équilibre. Seulement l’imprécision et la rigidité des notes attribuées ne permettent pas de suivre ces évolutions sans créer un mouvement de panique lorsqu’une agence de notation abaisse une note après un long temps de stabilité apparente…
Les notes souveraines doivent être un reflet réel de la réalité et de son évolution: il faut une échelle plus large, plus précise et plus souple que celle en vigueur actuellement qui irait par exemple de 0 à 1000 points

2 – une note doit avoir une capacité raisonnable de prédiction du futur dans le temps
– Un État comme une entreprise, un individu, comme tout acteur économique, peut avoir toutes les qualités pour réussir demain, mais ne pas être “au top” aujourd’hui: ainsi durant une période on a cru que ce serait Porsche qui “absorberait” Volkswagen et au final, c’est l’inverse qui s’est produit!
– De même on peut s’être organisé pour réussir demain sans s’apercevoir que l’on prépare un échec pour après- demain: ainsi, le développement de l’immobilier en Espagne au début des années 2000 a fait réduire fortement le chômage, mais il devait naturellement conduire l’Espagne à la chute constatée aujourd’hui, notamment parce qu’on ne développe pas à long terme une économie à partir d’un travail sans qualification… et pourtant la notation concernant l’Espagne n’avait pas pris en compte un développement improductif, stérile, infructueux.
– Enfin, une organisation peut être confrontée à un saut technologique favorable ou défavorable: GB au XVIIIe révolution industrielle, Nokia avec l’arrivée d’Apple, saut en hauteur avec l’arrivée de Fosbury rendu possible par un changement de réglementation…
Les notes souveraines actuelles ne peuvent donc pas prétendre à une prédiction du futur à l’infini: – une première variable doit être annexée: la durée de la validité de la prédiction

3 – Une seule note est par elle-même forcément approximative!
– La situation de chaque acteur économique évolue à la hausse comme à la baisse de plus en plus vite. Les organismes de notation ne peuvent embrasser toutes les variables. L’établissement d’une note au jour J laisse forcément une partie de l’information dans l’ombre.
– Il n’est pas possible de laisser de côté la marge d’incertitude qui pèse sur une note. Or les agences de notation se contentent d’indiquer qu’elles placent un pays sous surveillance négative sans fournir une deuxième variable annexe de cette note pour mesurer l’incertitude.
Les notes souveraines actuelles ne peuvent pas prédire exactement le futur: une deuxième variable doit être annexée: la marge d’incertitude ou d’erreur dans la validité de la prédiction

4 – Une note n’est pas là pour condamner un acteur économique à mort!
– Une note ne doit pas être un couperet qui classe les acteurs en “bon” ou “mauvais”, c’est-à-dire entre ceux à qui on peut prêter et ceux à qui on ne peut pas! Cette manière de noter maintient les acteurs, comme les États, en difficulté, dans une situation de dépendance à l’égard de l’aide notamment internationale.
– En revanche une note doit être un outil permettant d’apprécier la dynamique d’un État pour gagner la confiance des autres. La perception de la note devient positive parce qu’elle permet à un État, à un acteur économique, de valoriser l’amélioration de sa situation.
– Enfin et surtout, une note ne doit pas exclure des réserves obligatoires des banques les créances détenues sur un acteur en permettant aux banques de détenir dans leurs réserves une partie (selon un mode de calcul connu et approprié) des créances détenues sur des pays en grandes difficultés. Les meilleurs payeurs ne sont pas forcément les plus gros (voir la réussite du micro-crédit). La note souveraine des États doit à la fois sécuriser les banques et permettre aux États d’emprunter dans des conditions compatibles avec l’évolution de leur économie…
Les notes souveraines attribuée à un État doivent servir à l’aider et non à le couler: la nouvelle grille de notation doit servir à déterminer la part des créances détenues sur un État qu’il faut prendre en compte dans le calcul des réserves obligatoires des banques.

Conclusion
Le projet russo-chinois de créer une nouvelle agence de notation n’a de sens que si les Russes et les Chinois décident de modifier complètement les modalités des notations pour donner aux notes pertinence, efficacité, utilité, en utilisant une nouvelle grille de notation, en indiquant une durée et une marge d’erreur de la validité de la prédiction, un usage prospectif pour les banques… Ces nouvelles modalités donneront visibilité, efficacité et souplesse à ces notations.

Sans cette remise à plat de la notation, cette nouvelle agence de notation se fondra dans le paysage et n’aura aucun impact économique.

Avec cette remise à plat, cette nouvelle agence de notation créera un courant de confiance qui déclenchera l’usage des notations attribuées. Mais, il reste encore une condition à remplir: ne jamais mentir. Ce dernier élément constitue la clé de voûte de l’innovation dans la notation et en assure la cohérence, donc la réussite.

 Si ces deux pays s’attellent à ces modifications dans la création d’une nouvelle agence, sans mentir tout au long de la mise en œuvre, ils provoqueront un choc psychologique à l’échelle planétaire parce que, pour la première fois, la Russie et la Chine seront capables d’imposer une analyse économique à l’économie mondiale qui fournisse toutes les informations utiles à l’économie en toute transparence, en opposition avec la politique actuelle de sanction à courte vue des agences de notation actuelles.

Jean DONZEL
Vice-Président du ROUE

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