Réunion informelle des chefs d’états et de gouvernement à Malte

ACTUALITÉS,
le 12 novembre 2015,

 

RÉUNION INFORMELLE DES CHEFS D’ÉTATS ET DE GOUVERNEMENT
à Malte, le 12 novembre 2015

DISCOURS DE MARTIN SCHULZ,
Président du Parlement Européen

– prêt à être prononcé –

Mesdames, Messieurs,
L’enjeu, aujourd’hui, est celui de notre crédibilité.
Il s’agit de savoir si les décisions d’urgence prises ces dernières semaines au plus haut niveau sont mises en œuvre sur le terrain ou si l’Europe regarde, impuissante, les flux migratoires, les réseaux criminels et les décisions nationales unilatérales dicter le cours des événements. Ou, pire encore, si tous ces événements ne vont pas conduire à la dislocation de la coopération européenne fondée sur des valeurs communes et à la disparition de la liberté de circulation pour laquelle nous nous sommes tant battus.

La semaine dernière, à Lesbos, j’ai pu constater à quel point la situation était devenue dramatique. Au moment même de mon arrivée sur place avec le Premier ministre Tsipras, un canot pneumatique s’approchait de nous en fendant les vagues et certains de ses occupants se jetaient à l’eau et essayaient désespérément de rejoindre la côte à la nage. Cette scène n’avait rien d’exceptionnel et est même plutôt courante là-bas. Ce jour-là, plus de trois mille personnes ont accosté sur cette seule petite île.

Les nouvelles continuent d’affluer, toujours aussi dramatiques. Hier, nous avons appris que sept enfants comptaient parmi les 14 personnes qui se sont noyés quand leur bateau a coulé au large des côtes turques.

Dans les installations d’accueil de Moria, j’ai lu la misère silencieuse dans les yeux de ces personnes. J’ai rencontré des Syriens et des Iraquiens, mais aussi beaucoup d’Afghans, de plus en plus nombreux là-bas.

J’ai pu me rendre compte des efforts déployés par les autorités grecques sur place et du grand engagement des agences et des ONG internationales et européennes à gérer de la manière la plus humaine et la plus efficace qui soit les nouveaux arrivants. J’ai vu comment on les informait, relevait leurs empreintes digitales et leur délivrait les documents nécessaires.

Cependant, un grand nombre d’obstacles entravent encore le fonctionnement de la solidarité européenne dans la pratique.
Tout d’abord, les administrations nationales et européennes à tous les niveaux doivent veiller à ce que les financements et les investissements d’urgence parviennent à destination dans les meilleurs délais et puissent être utilisés. Le maire de Lesbos, M. Galinos, m’a affirmé qu’il avait épuisé la totalité de son budget annuel dès l’été pour répondre aux situations d’urgence sur ses côtes. Nous ne pouvons pas abandonner à leur sort des autorités locales ainsi submergées.

Nous nous félicitons dès lors de l’engagement pris par les autorités grecques, le 25 octobre dernier, de mettre en activité tous les centres d’accueil et d’enregistrement désignés dans les prochains jours et les prochaines semaines et d’accroître les capacités d’accueil en Grèce à 30 000 places. Il en va de même de l’engagement d’un grand nombre de pays à apporter leur soutien à la Grèce et au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés en créant 20 000 places supplémentaires grâce à des aides au logement et à des programmes d’accueil dans les familles, ainsi que de l’objectif d’augmenter la capacité de 50 000 places le long de la route des Balkans occidentaux. Il faut maintenant que ces engagements soient honorés.

Ensuite, tous les États membres doivent doter Frontex et le BEAA des compétences et du personnel nécessaires. Il est clair que nombre de vos systèmes de contrôle des frontières et d’asile sont soumis à de fortes pressions, mais j’ai tout de même constaté avec indignation que les États membres n’avaient déployé que la moitié environ des effectifs requis.

Troisièmement, et j’insiste sur ce point, vous, les États membres, devez mettre en œuvre les décisions contraignantes qui ont été prises en matière de relocalisation et inscrire l’ensemble du système dans la durée, de façon à ce que les décisions sur la relocalisation ou le retour soient prises au premier point d’entrée et que l’on évite ainsi le chaos des mouvements secondaires auquel on assiste actuellement.

Mercredi dernier, j’étais présent au départ du premier vol de relocalisation depuis la Grèce, et les premiers vols ont également eu lieu depuis l’Italie. Je garderai à l’esprit le sourire des enfants et de leur famille embarquant dans cet avion pour trouver un abri sûr en Europe – dans ce cas-ci au Luxembourg.

Mais soyons honnêtes: si ces premiers vols ne sont pas suivis d’urgence par des dizaines d’autres dans les prochains jours et vers tous les États membres, nous ne parviendrons jamais à gérer la situation.

La solidarité européenne ne peut fonctionner que si nous nous engageons tous à la respecter, mais pas si nous laissons un petit nombre de pays porter l’ensemble du fardeau. Monsieur le Premier ministre Löfven, votre pays, peuplé de moins de 10 millions d’habitants, a déjà accueilli 200 000 réfugiés en 2015. Il est tout à fait compréhensible que vous demandiez plus de solidarité. La situation actuelle n’est tout simplement pas juste.

Quatrièmement, en apercevant, depuis la baie de Mythilini, à Lesbos, la ville turque d’Ayvalik, distante de vingt kilomètres à peine, il m’est apparu d’autant plus évident que nous ne sortirons pas de cette crise globale sans renforcer considérablement la coopération avec nos voisins, avec les pays d’origine et de transit, ainsi qu’avec nos partenaires au niveau international. Au nom du Parlement européen, je tiens à remercier tout particulièrement le Premier ministre Muscat d’avoir organisé le sommet de ces derniers jours afin de souligner notre coopération avec les pays africains.

En ce qui concerne la Turquie, il serait utile que la Commission nous communique le bilan de ses derniers échanges avec ce pays et de la mise en œuvre de nos accords dans un esprit de coopération et de responsabilité commune. Nous devons saluer les efforts considérables déployés par la Turquie, le Liban et la Jordanie pour accueillir les personnes déplacées en raison du conflit syrien, mais nous devons aussi condamner la relative liberté avec laquelle la traite éhontée des êtres humains se déroule à grande échelle à nos frontières.

Cinquièmement, ceux qui n’obtiennent pas de permis de séjour doivent être reconduits et des accords de réadmission doivent être mis en œuvre ou négociés, dans le plein respect du droit international et européen. Cet aspect fait partie intégrante de toute politique migratoire cohérente fondée sur des règles.

Sixièmement, la crise actuelle démontre le manque de symétrie entre une seule frontière extérieure de l’Union européenne et une variété de gardes-frontières et de gardes-côtes nationaux, et le Parlement attend donc avec intérêt la future proposition de la Commission sur un corps de gardes-frontières et de gardes-côtes européens.

Je salue la décision prise par le président Juncker de réunir à la fin du mois d’octobre les pays de la route des Balkans occidentaux pour discuter de la coordination opérationnelle, et je suis convaincu que des résultats concrets ont déjà été obtenus. Cela étant dit, si l’on veut élaborer des solutions durables et contraignantes, la méthode communautaire, qui prévoit la pleine et entière participation du Parlement européen et du Conseil, est le seul moyen avéré de gérer cette crise comme un défi européen commun.

Mesdames, Messieurs,
L’Union européenne fait face à un défi sans précédent. Cette crise des réfugiés et des migrants ne se résoudra pas d’elle-même si nous détournons les yeux. Elle ne fera qu’empirer. La mondialisation est visible dans nos supermarchés et nos cinémas. Désormais, que nous le voulions ou non, elle arrive également sur nos rivages.

Je vous remercie de votre attention.


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