Quelle démocratie avant Poutine ?

ÉDITORIAL,
Le 27 septembre 2012,

 

L’exemplarité en porte drapeau, l’occident se déchaîne contre Vladimir Poutine, désigné naufrageur de la démocratie. Chaque jour déverse son lot de critiques pour discréditer toujours plus le Premier Ministre. N’en doutons pas, tout sera fait pour déstabiliser la Russie jusqu’à l’élection présidentielle.

Le journaliste d’un grand quotidien français donne le ton, en parlant de Vladimir Poutine. « Avec sa morgue coutumière ». Il marque une partialité, très répandue dans les médias. Sans scrupule on égrène des faits intolérables ou probants, en occultant qu’ils ne nous sont pas étrangers. Ainsi, le Premier Ministre placerait ses amis à des postes clés, méthode qui n’existerait pas chez nous, mais qui se pratique à chaque changement de majorité, comme aux États-Unis d’ailleurs. Malaise de la jeunesse russe, qui voudrait s’expatrier, mais à l’image de celle des pays occidentaux, ni plus ni moins. La soif de découverte lui est inhérente et c’est heureux. Alors, un peu de retenue, messieurs les contempteurs.

Les États-Unis se distinguent également. Madame Hillary Clinton, évoquant les valeurs inscrites dans la constitution américaine, mais souvent transgressées, fustige les dirigeants russes pour leur comportement inacceptable. Quelle ignorance de ses propres turpitudes, car les États-Unis ne sont pas novices en matière de manipulations, comme le Conseil de Sécurité de l’ONU a pu le constater et le peuple Américain en subir les conséquences, de même qu’ils donnent un curieux exemple des droits de l’homme, en escamotant 70 prisonniers de Guantanamo, ni condamnables, ni libérables. Ce modèle démocratique ne peut qu’engendrer la suspicion des peuples.

La peur n’est pas en reste dans l’arsenal de déstabilisation, quitte à inverser les rôles et la chronologie des évènements. La réalité laisse alors la place à une interprétation partisane. Les menaces pointées, masquent d’autres vérités, liées à la conjoncture. Le renforcement du dispositif de défense de la Russie est présenté comme agressif. Il est dénoncé comme dangereux, face à un bouclier antimissile inoffensif, qui rendrait simplement obsolète l’arme nucléaire russe. Mais si ce bouclier résulte seulement du danger Iranien, rien n’empêche d’associer, étroitement et sans tabou, la Russie à sa réalisation.

Cette poussée de fièvre hostile à Vladimir Poutine n’est pas innocente à l’approche de la prochaine élection présidentielle. Pour certains, c’est l’occasion, qu’ils croient, de changer de régime. Tourner en dérision l’état fort et le rôle de la religion Orthodoxe, qui ont permis au peuple russe en se rassemblant de se redresser, est une façon de railler le patriotisme. Les États-Unis, comme l’OTAN, ne souhaitent pas qu’un patriote, peu manipulable, continue de diriger la Russie. Ils préfèrent un partenaire plus malléable, plus docile. Là résident les véritables motifs de rejet, loin de ceux insidieusement essaimés.

La démocratie serait en danger, ce que démontreraient les manifestations, dont on hypertrophie l’importance, alors qu’elles ont été toujours modestes, souvent stationnaires, quand elles ne régressent pas. Les nouveaux moyens de communications, facile à modeler, ne sont pas sans risques. Volontairement ou non, des manifestations étrangères à celles qui étaient présentées ont été diffusées sur des chaînes de télévisions occidentales. La révolte populaire spontanée dont les manifestations seraient l’expression, mérite d’être tempérée. Elle exprime, surtout, l’amertume de partis déçus de leur score et l’insatisfaction, peut-être naturelle, d’une partie minoritaire de la population. Ces rancœurs sont malheureusement attisées par des organisations étrangères, de défense de la démocratie, dont le respect souffre de manquements, dans leur propre pays.

Si les réseaux sociaux, bien que portés par l’émotion, la passion et souvent l’exaltation, contribuent à l’expression de la démocratie, ils ne peuvent se substituer aux voies traditionnelles, basées sur la raison et la réflexion. En mobilisant des groupes sectoriels, ils rassemblent des populations totalement hétérogènes, inaptes à former une opposition crédible. Les illusions engendrées sont sources de troubles inutiles et sont dommageables pour la démocratie. En favorisant une opposition incapable d’incarner une véritable alternative, on ouvre la porte aux fossoyeurs de la démocratie, le désordre, le chaos, l’anarchie.

La démocratie ne surgie pas du néant, elle se construit, parfois laborieusement. Or, la Russie n’a véritablement, jamais connue la démocratie. Le peuple russe est passé, d’une monarchie où le servage a été aboli seulement à la fin du 19èm siècle, à la révolution bolchevique, instituant la dictature communiste et ce n’est pas la double période, troublée et confuse de Mikhail Gorbatchev et Boris Eltsine, qui pouvait instaurer la démocratie. Marquée par l’effondrement de la Russie, le pillage de ses richesses nationales et la misère généralisée du peuple, cette époque a été fatale à son émergence. À contrario, en restaurant le fonctionnement de l’état, en redressant l’économie et en se soumettant au suffrage du peuple, Vladimir Poutine a jeté les bases d’une acceptable et bienfaisante démocratie. Loin d’en être le fossoyeur, il en est plutôt l’initiateur.

L’erreur pour les européens serait de continuer d’accabler Vladimir Poutine, alors qu’il est, par sa stabilité et sa volonté, leur meilleur interlocuteur. Pourquoi occulter les nombreux aspects de sa politique intérieure, qu’un opposant, aussi critique que Mikhail Gorbatchev, est obligé de reconnaître. Pourquoi ignorer les dispositions prises par la Russie pour favoriser le passage des convois d’approvisionnement pour l’Afghanistan. Au lieu de gloser sur les résultats de Russie-Unie, seulement 49,7%, les censeurs pourraient s’interroger sur ceux qu’affichent habituellement toutes les dictatures. Des sondages réalisés le 25 novembre 2011, créditaient Russie-Unie de 53% des suffrages. Quelle dictature accepterait de si faibles prévisions et de tels résultats. Mais après 12 années de responsabilités majeures et malgré l’érosion du pouvoir, disposer encore d’une popularité aussi confortable est encourageant et stimulant.

Ingérence, maître mot de la diplomatie occidentale, plus encline à intervenir dans les affaires intérieures des états, qu’à les aider au moment opportun. L’exemple russe nous le rappelle. La considération que l’occident aurait dû porter à ce pays dès ses premiers pas post URSS ne s’est pas exprimée, c’est le non-respect de sa dignité qui a prévalu. Aucune raison ne justifie de violer la souveraineté de la Russie en intervenant dans ses affaires intérieures, notamment la future élection présidentielle, pour empêcher la réélection de Vladimir Poutine. Si sa politique économique et sociale déplait, de même que sa politique étrangère, c’est dans le cadre diplomatique et institutionnel, particulièrement celui des organisations internationales qu’il faut s’exprimer.

Cet acharnement interventionniste que nous justifions, par l’humanisme universel dont nous nous réclamons, cache souvent, des objectifs moins nobles. Mais comment croire que notre démocratie peut s’exporter au mépris de l’histoire et de la culture des pays que nous voulons assujettir à ce principe. Quelle arrogance de prétendre que nous détenons une vérité absolue qu’il convient d’imposer aux autres peuples. La religion comme la laïcité ne peuvent s’épanouir et s’enraciner, que si elles touchent, librement, le cœur et l’esprit. Les interventions en Irak et en Afghanistan sont révélatrices de ses réalités. Leurs bilans catastrophiques se soldent par des milliers de morts inutiles, des divisions internes exacerbées, des économies exsangues en un mot le chaos. L’aventure libyenne n’échappe pas à cette règle et prenons garde que le printemps arabe ne se mue pas en hiver, rude pour l’occident.

Ne reproduisons pas l’attitude condescendante des années 1990, ressentie comme humiliante par la Russie. Ne rétablissons pas de barrières, dont celles belliqueuses, qui au demeurant outrage notre indépendance. Ne prenons pas le risque insensé que par l’ambiguïté de notre comportement, la Russie s’éloigne de nous, ce serait tragique. Aujourd’hui la modestie devrait guider l’Union Européenne dans ses rapports avec ce grand pays. La formule eurasienne que prône Moscou, peut-être, au-delà des critères économiques, une réponse au manque d’enthousiasme européen à son égard. La grande Europe, qui inclue la Russie, recèle plus d’homogénéité que l’Eurasie, mais faut-il encore que l’Union européenne réponde positivement à son expression.

Prenons définitivement conscience, que pour l’Europe, la Russie ne peut pas être qu’un partenaire privilégié, car elle est, comme le déclarait en son temps le général de Gaulle, un “pilier indispensable de l’Europe”. Il ne peut exister d’Europe sans Russie. Sans elle l’Europe demeurera orpheline et inachevée. Elle ne pourra pas occuper un rôle de premier plan sur la scène mondiale.

Michel GRIMARD
Président du ROUE