L’Ukraine de la raison impose le fédéralisme

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ÉDITORIAL,
le 17 juillet 2014,

L’Ukraine de la raison impose le fédéralisme

La structure politique d’un État est dans son histoire.

Depuis un millénaire et certainement plus, la Russie est présente dans la région de l’Europe que recouvre aujourd’hui ses zones d’influence. La Rus de Kiev en évoque une lointaine expression. L’Europe centrale fut certes soumise à de nombreuses invasions qui entrainèrent leur lot de découpages successifs, mais ces trois derniers siècles, la domination de l’Ukraine par la Russie, demeura une constante. Le traité d’Androusovo de 1667, place déjà la partie orientale de l’Ukraine sous la dépendance de Moscou. Puis à partir du XVIII siècle, c’est sa quasi-totalité qui passa sous l’autorité de la Russie. La matrice culturelle russe façonna alors les esprits. Baignant dans cette culture, l’Ukraine en fut, et demeure, profondément Imprégnée. Indépendamment de l’ukrainien, surtout utilisé dans la partie occidentale, le russe se diffusa dans toute l’Ukraine, pour en devenir la première langue,  aujourd’hui parlée dans tout le pays. De même elle enracina la religion orthodoxe, dans l’Est de l’Ukraine, patrie initiative de la Russie. Bien sûr, malgré cette influence dominante, l’Ukraine a gardé d’autres traces de son histoire compliquée. Elle ne peut, notamment, occulter le catholicisme, toujours vivant, dans les territoires qui furent un temps polonais. Entre l’Ouest et l’Est, de nouvelles fissures se firent jour durant la seconde guerre mondiale, la première penchant vers l’Allemagne nazie, la seconde la rejetant. Ce chemin chaotique, responsable de tant de disparités, montre à l’évidence que l’Ukraine ne possède pas, véritablement, une identité nationale, et que toute solution à la crise doit prendre en compte cette réalité.

Face au pluralisme ukrainien, diversité des influences historiques, des cultures engendrées, des langues utilisées, de l’appartenance des populations et des liens économiques tissés avec les voisins, particulièrement, la Russie, le fédéralisme apparaît comme la seule solution viable, donc possible. Loin d’être antinomique aux disparités, il en résout la complexité. Pourquoi rejeter cette possibilité, que l’ancien président ukrainien, Alexandre Toutchinov, ne trouvait pas utopique, car répondant bien aux difficultés de la situation interne de l’Ukraine. Le véritable chemin susceptible de conduire à la paix, emprunte le fédéralisme. En respectant les équilibres, il peut rétablir la confiance et permettre à l’Ukraine de débuter une nouvelle aire relationnelle avec l’Union européenne et la Russie. Kiev deviendrait ainsi, un trait d’union, plutôt qu’une barrière. Dans l’intérêt de tous, l’Europe devrait œuvrer pour son accomplissement. Toute autre issue, y compris le partenariat oriental, ne réglera pas le problème de fond. Elle ne pourra que contribuer à maintenir les rancœurs, rentrées, et les potentialités explosives, latentes.

Malgré les reprises en main, progressives, de l’Est, par l’armée ukrainienne, il faut se souvenir que la majorité des soulèvements a été plus spontanée, que la présentation qu’en firent les médias. Ils sont la reconnaissance, d’un état de fait et d’un sentiment de spécificité. Kiev aurait tort de penser pouvoir les effacer par la force.  Elle devrait se poser, à la fois, la question du pourquoi et du comment. Maïdan ne pouvait manquer d’engendrer, par sa propre expression et son attitude dominatrice, des réactions similaires à l’Est de l’Ukraine. Gâchis d’autant plus énorme, que cette région n’était pas foncièrement défavorable à Kiev, surtout qu’à l’Ouest, une minorité importante ne se prévalait pas euro-atlantique et qu’une majorité ne souhaitait pas l’adhésion à l’OTAN. Malheureusement, l’outrance des propos vilipendant la population de l’Est, comme la provocante interdiction des langues régionales, ont radicalisé l’Est de l’Ukraine. Devant ce comportement, cette condescendance, le minimum aujourd’hui acceptable pour cette partie orientale, c’est le fédéralisme. La démocratie n’est pas sélective, la voix de l’Est ukrainien, importe autant que celle de l’Ouest.

La Russie, fauteur de troubles, comme l’ont présentée les médias occidentaux, a manifesté à de nombreuses reprises, qu’elle ne souhaitait pas l’éclatement de l’Ukraine. Elle l’a démontré le 24 juin, lorsque le Président Vladimir Poutine a demandé au Conseil de la Fédération de lever l’autorisation d’intervenir militairement en Ukraine. Elle a réitéré sa bonne volonté, en appelant les opposants au dialogue. Une situation anarchique ou incontrôlable n’est pas de l’intérêt de la Russie, mais pas plus qu’une Ukraine qui lui serait hostile. Il convient d’éviter les mesures, aussi inutiles, qu’inefficaces, tel le gel de la coopération militaire ou le démarquage unilatéral de sa frontière orientale envisagée par Kiev, qui ne sont guère propice à calmer le jeu. Mais tant que l’Europe relayera la politique étrangère des États-Unis, sur son propre sol et dans le reste du monde, il lui sera difficile d’être objective et de nouer de saines relations avec la Russie. Quand finira la cécité des européens, afin qu’ils puissent voir que les américains ne cesseront jamais leurs manigances, pour entraver la formation de la grande Europe de l’Atlantique à l’Oural.

L’histoire fourmille d’échecs politico-militaires, quand la force s’est substituée au dialogue, pour imposer aux peuples des solutions étrangères à leurs perceptions et à leurs conceptions. Kiev, dont la légitimité de l’élection présidentielle n’est pas sans faille et contribue à fragiliser son autorité, devrait- être plus prudente, moins brutale et bien inspirée de porter un autre regard sur la façon d’envisager l’unité de l’Ukraine. Elle propose un plan de paix, rapidement abandonné, mais signe l’accord d’adhésion à l’Union européenne. Plan de paix au demeurant difficilement acceptable, car unilatéral et ignorant les revendications fondamentales de l’Est. En lui accordant aucune considération, en méprisant le reste du pays, en imposant ses vues, Kiev adopte une attitude plus monarchique, que républicaine. C’est à une refonte générale de sa gouvernance que doit s’atteler l’Ukraine, toujours habitée par ses vices, la corruption, l’intolérance, l’autocratie, si elle veut reconstruire l’unité nationale.

La démocratie couperet, qui ignore les réalités,  ethniques, religieuses ou culturelles d’un pays, n’est que la dictature d’une communauté, majoritaire, sur les autres. On voit actuellement, en Irak, où conduit cette prétendue démocratie.

Michel GRIMARD
Président du ROUE


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