Les dessous de la chute du prix du pétrole

Posté dans : Éditoriaux 0

ÉDITORIAL,
le 19 mars 2015,

 

Les dessous de la chute du prix du pétrole

La baisse du prix du pétrole n’est pas une “première”. Depuis la 1ère crise du pétrole en 1973, nous avons assisté à un phénomène de “yoyo” du prix du pétrole. Or depuis juillet 2014, le prix du pétrole chute régulièrement pour tourner depuis la fin de l’année 2014 aux alentours de 45$ le baril.

Alors qu’on nous prédit depuis les années 80 une raréfaction de la disponibilité en hydrocarbures couplée avec une augmentation du prix vertigineuse, la réalité est toute autre, à l’instant présent: une chute du prix liée à une grande disponibilité.

Alors, pourquoi s’intéresser à la chute actuelle du prix du pétrole? La réalité est que cette baisse n’agit pas sur les mêmes ressorts économiques que les précédentes. Elle est potentiellement plus grave: une bulle financière peut exploser aux USA à partir de juillet 2015.

La première révolution industrielle est intervenue avec l’arrivée d’une l’énergie en grande quantité et à coût très faible. Ces deux qualités permettent la croissance des économies: même si elles ne sont pas suffisantes, elles sont néanmoins nécessaires. Cette disponibilité agit strictement sur les prix selon la loi de l’offre et de la demande. Le prix de l’énergie fournie par les hydrocarbures, notamment, varie en fonction de la situation économique: en période de croissance, le prix a tendance à augmenter, en période de récession, il a tendance à baisser. Mais cette variation est sujette à des facteurs extérieurs: guerres, découvertes, épuisement de gisement, voire introduction ou retrait de nouvelles sources d’énergie!

Nous allons donc examiner les situations économique, politique, militaire, actuelles, puis les conséquences de la chute des prix sur les acheteurs, les producteurs et sur la finance internationale, pour conclure dans une analyse géopolitique.

Depuis la crise des “subprimes”, l’économie mondiale peine à se relever: l’UE est en quasi-stagnation, les pays émergents après une période faste rechutent, la Chine va devoir sortir d’une bulle immobilière… Les USA semblent surnager et voir son chômage diminuer au prix d’une forte augmentation du travail à temps partiel, mal rémunéré, mais leur croissance semble être due à l’augmentation de leur propre production de pétrole et gaz de schiste… Autant d’éléments qui pèsent sur la demande globale!

Parallèlement, le marché des hydrocarbures est de plus en plus déséquilibré par des variations géopolitiques de l’offre et de la demande. D’une part l’offre subit le retrait, total ou partiel, du marché de plusieurs pays, l’Irak, l’Iran, la Libye, la Syrie; d’autre part elle subit l’augmentation de la production du gaz de schiste américain et canadien, provoquant le retrait des USA (auto suffisante en 2015) de la demande de produits pétroliers. Le retrait de certains producteurs a caché pendant un temps l’excès de l’offre et a permis de maintenir des prix élevés. Ce retrait a permis aussi aux producteurs actuels de faire des gains substantiels…

La croissance en 2014 de la production de gaz de schiste d’Amérique du nord a eu un impact sur le prix des produits pétroliers et a provoqué, à partir de juillet, une chute rapide (moins de 6 mois) et importante (-60%) des prix.

Voir se produire une baisse aussi rapide des prix sur le marché des produits pétroliers n’a pas été sans incidences lourdes.

Pour les pays acheteurs, c’est une aubaine dans un premier temps. La baisse du prix se traduit immédiatement par une moindre facture pétrolière, donc par un rééquilibrage de la balance commerciale. Ces sommes d’argent sont réinjectées dans les économies nationales tant au profit du pouvoir d’achat que des investissements avec une incidence sur l’emploi. Cette baisse est donc un facteur de croissance!

Mais pour autant, la baisse a aussi des conséquences défavorables aux pays acheteurs. En effet, la chute des prix provoque une baisse des ressources fiscales de pays producteurs vendeurs qui va aboutir à un repli sur soi qui se manifeste par la diminution des achats à l’étranger. Ainsi, la France, 1er fournisseur d’armes de l’Arabie Saoudite, va voir ses ventes diminuer ainsi que ses recettes à l’exportation! Cela pourra même conduire les pays producteurs à vendre leurs patrimoines.

Cette baisse du prix n’a pas le même effet sur les producteurs selon qu’ils sont ou non dépendants de la production d’hydrocarbures.

– Le 1er cas comprend les pays qui ont des réserves financières importantes, un coût de production assez faible, avec une part de la production de produits pétroliers significatives dans le PIB et les ressources fiscales (Arabie, Russie, pays du Golfe…). Ces pays, malgré une baisse parfois de 50% des recettes fiscales, un budget adopté en déficit, ont une capacité de résistance à la baisse des prix sur le moyen terme en raison des réserves financières accumulées.

– le 2ème cas comprend les pays à réserves financières limitées, un coût de production assez faible et une part importante dans le PIB de la production des produits pétroliers (Venezuela, Nigeria, voire même Dubaï). La baisse des recettes fiscales conduit au déséquilibre budgétaire et à une faillite des États, s’ils ne mènent pas une politique de réduction drastique des dépenses publiques. Cela peut conduire à une révolte de la population (risque élevé actuellement au Venezuela).

-Le 3ème cas concerne les pays producteurs dont le coût de production est supérieur au prix du marché (Écosse, Alaska, USA, Canada, Norvège). Ces pays ne peuvent produire longtemps à perte. Il leur faudra bien envisager la sortie de la production. Pourtant, la baisse du PIB sera faible pour la plupart de ces pays. En revanche, c’est la perte d’un avantage comparatif et une perte d’autonomie. Dans les pays européens, la réaction ne s’est pas fait attendre. Les “majors”, comme Shell, BP, ont décidé dès la fin décembre de sortir de la production en Mer du Nord avec un démontage des plateformes de forage, rendant l’exploitation impossible par des petites compagnies! Cette première étape a plusieurs conséquences. L’UE ne produit pratiquement plus de pétrole et devient totalement dépendante des importations! Les “majors” se retirent de la Mer du Nord pour conserver des capitaux pour investir dans le rachat de puits de pétrole aux USA à bon compte, c’est-à-dire après l’effondrement du marché!

Tous ces éléments ne poseraient pas de gros problèmes s’il ne s’était pas glissée une faille dans le système. En effet le déséquilibre actuel entre l’offre et la demande n’est pas le premier et ne sera pas le dernier. Mais ce déséquilibre contient le détonateur d’une grave crise financière mondiale qui peut être comparée à la crise de “subprimes” de 2008. 4 éléments sont à l’origine d’une crise en préparation:

– un prix de vente qui est depuis quelques temps inférieur au coût de production des gaz et pétrole de schiste (45$ le baril contre 60$ le baril auquel il faut ajouter 10$ de frais financiers)!

– La quasi-totalité des investissements dans le schiste depuis 4 à 5 ans qui a été financée par emprunt (à hauteur de plus de 1000 milliards de $ pour les plus optimistes (certains annoncent 5000 milliards de $) parce que cet investissement était jugé rentable et peu risqué!

– une multitude de petits entrepreneurs qui ont déjà subi le contrecoup de la baisse du prix en fermant des puits 40% de 1400 puits ouverts!

– enfin, la production des puits, en baisse après la première année, qui a conduit les prospecteurs à vendre leurs puits avant la fin de la première année, et met en difficulté tous les acheteurs!

Cette situation est explosive parce que les couvertures financières n’interviennent que sur une période de 6 mois, en gros jusqu’à fin juin 2015. Après, il faudra bien rembourser.

Si le prix du pétrole remonte d’ici là, les emprunteurs pourront rembourser leurs prêts et la crise ne se produira pas. Mais la remontée du prix du pétrole ne se profile pas à l’horizon. Beaucoup de petits producteurs seront poussés à la faillite. Leurs sites seront rachetés par les “majors” à bon compte (phénomène de concentration classique dans une industrie mature), mais les emprunts ne pourront pas être remboursés par des emprunteurs non solvables. Il y a tous les ingrédients pour une faillite bancaire.

Á partir de juillet, tous les emprunts supposés de grande qualité vont être déclarés “insolvables”! Mais, les banques, comme dans le cas des “subprimes”, ont titrisé nombre d’emprunts, puis les titres ont été découpés en petits lots qui eux-mêmes ont été intégrés dans des produits de capitalisation distribués sur la planète.

On reprend les mêmes et on recommence: plus personne ne sait qui détient des titres spéculatifs dans ses produits de capitalisation…

Nous assisterons, à nouveau, à la propagation de la faillite vers le reste du monde! On peut craindre que nos économies ne puissent pas faire face à une deuxième crise, même si on a tenté de résoudre un certain nombre de faiblesses!

Conclusion

La Russie, le Venezuela, l’Écosse, les pays arabes, l’Iran, la Norvège sont les premiers touchés avec une baisse des recettes fiscales, débouchant pour certains sur une crise de l’emploi et du chômage. Les USA et le Canada seront les suivants avec une fin partielle des gaz et pétrole de schiste…

Mais le vrai problème n’éclatera qu’à partir de juillet 2015 lorsque les couvertures d’emprunt ne porteront plus leurs fruits et que nous assisterons à une faillite généralisée des producteurs de pétrole et de gaz de schiste tout particulièrement aux USA. Cette crise se transformera en faillite bancaire puis financière qui touchera toute la planète, provoquant récession, désordres sociaux et, probablement, révoltes et guerres.

Alors pourquoi en est-on arrivé là? Parce que nous sommes en guerre économique. Il y a des producteurs clairement identifiés (USA et Canada) qui étaient en train de casser la tirelire du gaz et du pétrole dans le monde à l’aide du gaz et du pétrole de schiste… D’autres producteurs voyant les positions menacée ont décidés de les faire sortir du jeu le plus rapidement possible en frappant très fort!

La baisse du prix du gaz et du pétrole n’a pas pour objet de faire pression sur l’Iran ou la Russie, même si cela les affecte… Dans une période de baisse de la demande, elle a pour but d’éliminer un concurrent, les USA.

On peut s’étonner que ce soit l’Arabie Saoudite qui “mène le jeu” contre son allié (et peut-être ex-allié dans le futur!). Mais une autre analyse géopolitique permet de mieux apprécier les événements récents:

– Les USA sont en train de renverser leurs alliances au profit de l’Iran (autre grand producteur possible).

– Les Saoudiens sont les ennemis irréductibles des chiites (voir au Qatar…). Or la position US est un véritable coup de poignard en préparation. Sans avoir l’air d’y toucher, les Saoudiens font d’une pierre deux coups: ils sortent les USA du jeu et en profitent pour prendre appui auprès du Président de l’Égypte (les américains ayant joué contre l’armée au profit des “frères musulmans”) grâce à une alliance très forte: les Égyptiens (sunnites) protègent les Saoudiens, notamment contre les chiites, et, en échange, les Saoudiens financent les Égyptiens, c’est-à-dire notamment l’armée égyptienne. C’est grâce à ce financement que l’Égypte vient d’acheter les rafales français et de l’armement russe…

– Enfin les Russes ne sont pas visés par cette baisse de prix, même si certains l’ont cru au départ! Les Russes ont des réserves financières. Ils savent que cette baisse est momentanée, qu’elle ne durera pas plus d’une année, qu’elle s’arrêtera en 2016, une fois le gaz et le pétrole de schiste éliminés du marché, d’autant plus que les américains ne pourront pas lutter contre les hydrocarbures iraniens qu’ils sont déjà en train de courtiser!

Enfin, il faut observer l’attitude allemande et française dans le conflit ukrainien. Nos deux pays ne pourront pas supporter la prochaine crise financière qui se prépare sans l’aide de la Russie, s’ils ne s’engagent pas dans une triple alliance continentale Allemagne – France – Russie, pour faire face aux nuages qui s’amoncellent sur l’Europe.

 

Jean DONZEL

Vice Président du R.O.U.E.

Réagir sur cet article, cliquez ici
Une réponse vous sera transmise dans les meilleurs délais.