L’amalgame ne peut régenter les rapports Franco-Russe

Article,
le 26 octobre 2020

L’AMALGAME NE PEUT RÉGENTER LES RAPPORTS FRANCO-RUSSES

S’opposer au courant de la pensée unique, non dans le but de se distinguer, mais pour tempérer sa péremptoirité, exige de méconnaître les quolibets vengeurs. Rien de serein et d’efficace ne peut s’édifier, entre l’Union européenne et la Russie, sur la base d’un amalgame mêlant des questions d’essence bien différentes. Si les droits de l’homme ne peuvent-être ignorés par un pays démocratique, leur influence, à l’égard d’une nation où la pratique du pouvoir est différente, ne peut s’exercer que sur les relations humaines. Elle doit naturellement mener à l’affirmation des valeurs qui guident notre conduite, mais sans ingérence dans le pays dont on considère qu’elles ne sont pas en vigueur. Que l’on soit exigeant, intraitable, avec des pays de l’Union européenne qui ont signé une charte les engageant sur des devoirs communs à respecter, quoi de plus normal. Or nous sommes plus que timorés face à la Pologne, la Hongrie et quelques autres, qui bafouent l’état de droit. Dans ces conditions, quelle prétention à vouloir l’imposer à des pays extérieurs à l’Union. Gardons-nous d’interférer dans les affaires intérieures de la Russie. C’est au peuple russe de décider de son présent, comme de son avenir. Son histoire en témoigne.

Si lors de la renaissance de la Russie l’Union européenne avait manifesté une profonde volonté de coopération, l’évolution eût été différente. L’attitude condescendante, doublée d’une suspicion maladive envers cette grande nation,  ne la prédisposait pas à choisir le modèle avancé. Les dispositions qui suivirent, considérées à juste titre comme belliqueuses, développement des bases de l’OTAN, bouclier anti-missile, partenariat oriental, ne pouvaient que la conforter dans l’attitude à adopter. Nous continuons à suivre candidement des pays qui vouent une haine très irraisonnée envers la Russie, et qui, de ce fait, échafaudent des théories sur les dangers qu’elle représente, à l’image d’intentions impérialistes supposées. Ne nous laissons pas entrainer au-delà des efforts militaires déjà consentis en leur faveur, en 2016. Il est plus que sage d’éviter d’entrer dans des surenchères, aux raisons infondées. De plus, détenons-nous l’absolue vérité, comme nous sommes tentés de le croire. On peut en douter. Posons-nous la question de savoir si l’évolution de notre société, qui réclame toujours plus de droits, sans l’assortir de responsabilités, est l’idéal que tous les autres peuples doivent adopter.

Toute tentative d’éliminer, de façon violente, un opposant politique, doit-être condamnée, car inadmissible. Mais cela n’oblige pas les médias à manquer de sagacité et de retenue, comme ils le font en détournant les yeux des aspects stériles de ceux qu’ils soutiennent, pour ne retenir que les côtés utiles au dénigrement du régime, en l’occurrence celui de la Russie. Or, Monsieur Alexy Navalny est un étrange héros des médias occidentaux. L’homme ouvert, le démocrate, n’est peut-être pas celui qui nous est présenté. La campagne pour l’élection du Maire de Moscou en 2013, à laquelle il participait, a révélé un autre visage. Les propos tenus à cette occasion, relatifs à la préférence nationale et à l’immigration, sont l’expression d’une manière de penser, en principe honnie par les médias, que ces choix traduisent. Les déclarations d’Alexy Navalny n’avaient rien à envier à celles du maire de Moscou, sur lesquelles il surenchérissait, racisme et intolérance. Plus tard, en 2017, sans qu’il me soit devenu plus sympathique, j’ai regretté l’attitude adoptée par les autorités russes, face aux manifestations envisagées par les opposants. Refuser à priori, l’organisation d’un défilé protestataire était inapproprié. Il convenait de le laisser se dérouler dès lors qu’il ne se voulait pas émeutier. Il ne faut jamais oublier que pour tout être humain, le droit de manifester est consubstantiel à la liberté. J’ai déploré ce comportement impropre. Si braver l’arbitraire peut-être courageux, il n’octroie pas systématiquement un brevet de vertu. Avant d’encenser Alexy Navalny, les médias, qui lui sont acquis, devraient être plus réservés. Ils pourraient découvrir que son charisme masque des aspects bien négatifs. Lui donner une stature d’opposant au Président Vladimir Poutine, au plein sens du terme, semble quelque peu exagéré et relever de la propagande plutôt que d’une observation objective de la situation. Concernant l’empoisonnement, le produit utilisé ne peut manquer de nous interpeler. Employer le mot d’arme chimique pour un empoisonnement, c’est le détourner de son sens, afin d’amplifier le drame. Le parallèle avec la Syrie est abusif. Il est également normal de s’interroger sur le produit utilisé pour empoisonner cet opposant. Pourquoi employer le Novitchok qui est une signature accusatrice, alors qu’une autre substance plus neutre aurait pu être employée. Le pouvoir russe n’est pas irréfléchi. On demeure aussi dubitatif face à la violence de ce poison, foudroyant, qui laisse habituellement peu de chance d’échapper à la mort. Bien sûr il sera toujours possible d’avancer des raisons négatives pour lesquelles Moscou aura accepté le transfert d’Alexy Navalny en Allemagne, mais le fait est, qu’elle l’a autorisé. Enfin, qu’elle est l’implication réelle du pouvoir russe dans cette affaire, où sont les éléments tangibles à prendre en compte pour être aussi catégorique dans les réquisitoires.

L’Ukraine, l’autre sujet accusateur se lézarde. La mauvaise foi se déporte vers Kiev incapable de mettre en place le statut spécial prévu pour le Donbass, dans les accords de Minsk de 2015. Ils mentionnent clairement la création de ce statut. Davantage d’autonomie à octroyer aux territoires occupés du Donbass. Les tentatives engagées à l’issue des accords sont demeurées lettre morte. En juillet 2015 l’Ukraine a modifié sa constitution, afin de déléguer des compétences importantes aux collectivités territoriales, sur l’essentiel du pays. Une nouvelle avancée s’est dessinée par le vote d’un statut spécial pour le Donbass, l’autonomie n’étant toutefois pas explicite. Malheureusement il ne fût pas confirmé, pire, 5 ans après il est remis en cause. Le nouveau Président, Volodymyr Zolensky, demeure prisonnier d’un nationalisme intransigeant. La loi sur l’autonomie de cette région reste toujours dans les limbes, alors qu’elle est essentielle pour déverrouiller une reprise des négociations. Comment l’Ukraine peut-elle se dire respectueuse des accords de Minsk.

Que l’Union européenne ne reconnaisse pas Alexandre Loukachanko comme président légitime de la Biélorussie, c’est son droit. Ce refus se justifie certainement, compte tenu des informations négatives sur la tenue du scrutin et des manifestations massives, qui le contestent. Mais, si comme pour la Russie, la non-ingérence doit-être la règle, l’importance de la démocratie, comme système politique garant de la liberté doit-être rappelée. S’aventurer sur la voie d’un ultimatum aux accents guerriers n’est pas la solution. Le dialogue, sans doute ferme, doit être privilégié. Ne réitérons pas les erreurs du passé. Souvenons-nous que les sanctions misent en place en 2010, à l’issue de la présidentielle, furent levées en 2016, car sans effet. Il convient de ne pas se méprendre sur les raisons de la contestation du peuple biélorusse, qui partage la même culture que la communauté russe. En permanence à géométrie variable, le Président Loukachanko n’est guère apprécié du Président Poutine. Seulement, ce n’est pas le partenariat oriental, proposé à la Biélorussie, qui peut rassurer Moscou.

Justifier la stérilité du dialogue franco-russe par la question Navalny est hors sujet. C’est superposer à des problèmes vitaux une affaire certes inadmissible, condamnable, mais qui demeure mineure face à des enjeux majeurs que le débat peut permettre de solutionner. Se servir de ce sujet, pour rejeter toute discussion avec la Russie, répond à d’autres raisons, beaucoup plus troubles, moins avouables, moins honorables, qu’avancées. L’architecture de confiance et de sécurité ébauchée par le Président Macron lors de la rencontre avec le Président Poutine en 2019, pour renforcer le dialogue franco-russe, doit-être poursuivie. Ignorer ce pays, incontournable pour l’Europe dont il  fait partie, serait faire preuve d’inconséquence. Soyons positifs et poursuivons les discussions avec cette nation essentielle à la résolution de problèmes qui conditionnent l’équilibre de la paix, qui concourent à la sécurité de l’Union européenne ou à la sauvegarde de ses intérêts économiques.  Le désarmement, la Syrie, le Haut Karabakh, la cyber sécurité, l’énergie, notamment. Dans un avenir, plus proche que nous le pensons, la grande Europe s’imposera pour sauvegarder, face à la Chine, son économie et sa sécurité. Arrêter Nord Stream 2, comme le réclament certains, serait une grave erreur. Mais comme ce gazoduc subit les sanctions américaines, on comprend mieux leurs motivations, forts éloignées de l’empathie manifestée à Navalny et présentée comme l’élément de base des sanctions demandées. La soumission et les ambitions personnelles, comme au sein de la CDU, sont des raisons bassement serviles.

Souhaitons que le discernement et la sagesse l’emportent, afin de ne pas crisper inutilement les rapports franco-russes.

 

Michel GRIMARD
Président du ROUE;

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