La girouette polonaise

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ÉDITORIAL,
le 14 juin 2014,

La girouette polonaise

 

Elle varie au gré du souffle atlantique, elle fluctue et change de cap, selon son humeur. Comment bâtir une Europe responsable et indépendante, sur des sables mouvants.

Sans contradiction pour elle, la Pologne est entrée dans l’Union européenne, la tête tournée vers les Etats-Unis. Mais se sentant délaissée au profit de l’Asie, elle se mit à prêcher pour la création d’une défense européenne. Puis oubliant toute infidélité, elle s’est à nouveau tournée vers les Etats-Unis, son cœur battant à l’unisson de celui du Président Barak Obama, lors de sa récente visite à Varsovie. La réception, quelque peu obséquieuse, au cours de laquelle seul le Président américain s’est exprimé, montre que dans la stratégie polonaise, les Etats-Unis éclipsent totalement l’Europe. Elle ne pouvait recevoir, meilleur camouflet.

La Pologne a un double langage. Elle plaide simultanément, pour une défense européenne et l’installation du Bouclier antimissile. Elle adhère à l’Union européenne, mais après en avoir reçu des subventions, plus que conséquentes, elle achète 48 F16 américains. Aujourd’hui, sans décence, elle donne des leçons de morale à la France, pour son impudence à vendre deux bâtiments Mistral à la Russie. Les antinomies ne rebutent pas le Ministre des Affaires Etrangères polonais, Monsieur Radoslaw Sikorski, qui considère que ” le fait est qu’il y a une présence de l’OTAN en Turquie, en Italie, en Espagne, au Royaume Uni, au Portugal, en Allemagne : c’est un anachronisme de la guerre froide. Et cet anachronisme doit-être examiné”. Mais contradictoirement, dans le même temps, son pays signe un accord pour l’implantation, sur le sol polonais, d’un Bouclier antimissile, partie intégrante de l’OTAN. Si les coupes dans les budgets de la défense doivent cesser, comme le réclament les Présidents américain et polonais, ces mesures doivent favoriser la mise en place de la force européenne de défense et non soulager l’OTAN.

L’aile protectrice des Etats-Unis continuera à planer sur la Pologne. Tel est le message adressé par le Président Barak Obama “Notre engagement dans la sécurité de la Pologne et dans celle de nos alliés en Europe Centrale et Orientale est une pierre angulaire de notre sécurité et il est sacro-saint”. Pour ce faire, il a proposé d’envoyer de nouvelles forces américaines dans la région. Cependant, ce n’était pas satisfaisant pour la Pologne, qui a sollicité l’implantation de bases permanentes de l’OTAN, dans le pays. Sa soumission aux Etats-Unis sera alors totale (forces américaines, Bouclier antimissile, bases de l’OTAN). C’est une duperie de prétendre européen, le Bouclier antimissile. En s’incorporant dans le système de l’OTAN, il se place sous commandement américain. D’ailleurs les Etats-Unis ont refusé d’associer la Russie à son déploiement. La Pologne n’accorde aucune confiance à l’Europe, pour sa défense, qu’elle confie, très prioritairement, aux Etats-Unis. Comment édifier une Europe indépendante avec de semblables partenaires.

En réaction à cette menace nucléaire, la Russie a installé des batteries de missiles dans l’enclave de Kaliningrad. La Pologne s’est étonnée et s’est plainte, comme si la situation ne lui incombait pas, trouvant certainement anodin, le Bouclier antimissile, l’implantation des bases de l’OTAN, le Partenariat Oriental, sa création. De toute façon aucun geste favorable émanant de la Russie, n’est recevable au regard de la Pologne. Qu’il soit permis de rappeler quelques actes et déclarations plus que conciliants, du Président Vladimir Poutine, à l’égard de ce pays. A Varsovie, en janvier 2002, il n’a pas hésité à faire fleurir d’un bouquet d’œillets le monument d’Etat polonais clandestin, édifié à la résistance, qui avait été traquée par la police politique de Staline. Toujours à Varsovie, en avril 2010 et alors qu’en 2008 la Pologne avait signé l’accord sur le Bouclier antimissile, il a déclaré, concernant le massacre de Katyn “Un crime ne peut être justifié d’aucune manière” mais également “Nous n’avons pas le pouvoir de changer le passé, mais nous pouvons rétablir la vérité et la justice historique”. Enfin, rejetant tout impérialisme “Dans l’Europe du XXI é siècle, il n’y a pas d’alternative à un bon voisinage entre la Pologne et la Russie”.

L’initiative des attitudes hostiles, revient en toute objectivité à l’Union européenne et aux Etats-Unis. Frappes de l’OTAN sur la Serbie en 1999, sans autorisation de l’ONU. Début, en 2007, des discussions avec la République Tchèque, pour l’implantation du Bouclier antimissile, que signa la Pologne, le 14 août 2008. Tous ces actes et engagements précédent les événements de Géorgie en août 2008 et évidemment ceux de l’Ukraine, dont la Crimée. L’Occident n’a donc pas respecté l’acte fondateur signé en 1997, dans lequel l’Alliance précise n’avoir “ni l’intention, ni le projet, ni de raisons” d’installer des armes nucléaires, sur les territoires de ces nouveaux membres.

En complément des reproches adressés à la Russie, concernant de prétendues visées annexionnistes sur certains pays européens, dont l’Ukraine, la Pologne s’offusque des asymétries de traitement que la Russie applique à ses clients. Son Ministre des Affaires Etrangères, Monsieur Radoslaw Sikorski, considère anormal que la Chine paie le gaz russe moins cher que les européens. Quelles sont les raisons qui, aujourd’hui, peuvent inciter la Russie à nous accorder un traitement de faveur, aucune. Pour que l’Union européenne puisse espérer un prix proche de celui de la Chine, faudrait-il encore qu’elle se comporte, si non en alliée, comme les liens qui unissent la Russie à la Chine, mais au moins, comme un partenaire qui exclut toute hostilité, ce que ne reflète pas, malheureusement, son attitude présente. Quant à la démocratie ukrainienne qui, d’après Monsieur Radoslaw Sikorski, vient de s’affirmer, il convient de tempérer ce jugement. Les failles de la dernière élection présidentielle invitent à plus de prudence et le résultat ne favorise guère la lutte contre l’oligarchie et la corruption. Mais au-delà de ces considérations, si la démocratie ukrainienne veut être reconnue, Kiev doit accepter et introduire dans sa constitution, le respect de la pluralité de son peuple et l’expression de ses différences.

L’admiration que porte Monsieur Radoslaw Sikorski aux Etats-Unis, ne doit pas le conduire à occulter ou à ignorer les réalités historiques, qui le dérangent. Pour lui “Les Etats-Unis ont accompli leurs plus grands triomphes en Europe, d’abord en libérant l’Europe de la domination nazie et ensuite en libérant le continent du communisme”. Ces affirmations méritent, plusieurs remarques. La première commande que la cécité du Ministre à l’égard du rôle de la Russie dans l’écrasement du nazisme soit corrigée. En effet, les premiers revers qui entamèrent l’invincibilité de l’armée allemande, sont les batailles de Stalingrad en 1942, puis de Koursk en 1943. La seconde ignore, autant qu’elle travestit, l’histoire. Les Etats-Unis sont étrangers à l’effondrement du communisme. L’URSS s’est disloquée de l’intérieur. Désagrégation favorisée par les choix politiques de Messieurs Estline et Gorbatech. Concernant la Pologne, son émancipation avait commencé bien avant, grâce au combat opiniâtre et courageux du peuple polonais. Le Ministre polonais des Affaires Etrangères doit-être trop jeune et sa mémoire défaillante, pour méconnaître l’écrasement, par l’armée soviétique, des différents soulèvements qui ont eu lieu dans certains pays de l’Est, après la seconde guerre mondiale. Poussés par les Etats-Unis à se révolter, ils ne reçurent aucun soutien. Ce fut le cas en 1953, intervention de l’armée soviétique stationnée en République Démocratique Allemande pour écraser le soulèvement, en 1956, invasion de la Hongrie par l’armée soviétique pour anéantir l’insurrection, en 1968, invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée soviétique, pour mettre fin au printemps de Prague. Tel fut le véritable comportement des Etats-Unis, pour libérer l’Europe du communisme.

Evitons quelques désillusions, en rappelant deux déclarations, dont la teneur demeure d’actualité. Celle de Monsieur Henry Kissinger sur la limite des engagements “Les grandes puissances ne se suicident jamais pour leurs alliés”. Celle du Général De Gaulle, sur les limites de la coopération “L’Europe occidentale est devenue, sans même s’en apercevoir, un protectorat des américains. Il s’agit maintenant de nous débarrasser de leur domination. Mais la difficulté, dans ce cas, c’est que les colonisés ne cherchent pas vraiment à s’émanciper. Les vues du Pentagone sur la stratégie planétaire, les vues du business américain sur l’économie mondiale nous sont imposées. Bien des européens y sont favorables”. Il serait grand temps de se ressaisir, notamment, au moment où se discute l’Accord de Partenariat Transatlantique.

Michel GRIMARD
Président du ROUE


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