Europe-Russie quel gâchis

ÉDITORIAL,
le 30 janvier 2016,

EUROPE-RUSSIE QUEL GÂCHIS

 

Pourquoi sommes-nous passés d’une coopération fructueuse, amorcée au début de l’ère Poutine, à une mesquine guerre fratricide, dommageable autant pour l’Europe, que pour la Russie. Alors que les données de l’économie mondiale sont quasiment au rouge, l’Europe exclue toutes les possibilités que recèle une coopération avec ce pays. Elle se complait dans sa léthargie, ignorant superbement la stagnation des marchés, l’atonie de la croissance, le scepticisme des organisations internationales, FMI et Banque Mondiale, particulièrement inquiets sur les perspectives de reprises. Même si l’accord d’association avec l’Ukraine, n’implique pas une totale adhésion à l’Union européenne, pour quelle raison l’imposer comme une urgence, revêtait-il un caractère vital, justifiant d’ajouter à l’Europe des difficultés extérieures et intérieures. Nouvelles tensions avec la Russie, élargissement incontrôlée de l’Union européenne, qui fait monter les eurosceptiques. On poursuit l’agrandissement au détriment de l’approfondissement, nécessaire pour vertébrer l’Europe. L’irrationnel de ce comportement s’explique, presque exclusivement, par l’obligatoire concertation avec Washington, qui s’apparente plus à une autorisation, pour toutes les décisions stratégiques que prend l’Europe. Dommage que cette connivence n’ait pu nous prémunir, contre la crise financière venue des Etats-Unis en 2008.

Durant la période dynamique des relations Franco-russe, les échanges économiques ont été féconds. Les 12 années qui suivirent la première élection de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, virent le commerce entre les deux pays se démultiplier, stimulant la croissance. L’agroalimentaire, les transports, l’automobile, en furent les bénéficiaires. La coopération n’était pas moins active dans les secteurs, de l’énergie, de l’espace, des pôles de compétitivité. Mais à l’évidence, cette coopération n’étant pas du gout des Etats-Unis, nous l’avons abandonnée. Cependant, ce qui impacte la Grande Europe, interpelle ses deux composantes, l’Union européenne et la Russie. Les évènements du Moyen-Orient nous l’ont rappelé et c’est penaud, que nous avons dû reprendre la voie du partenariat, pour combattre l’ennemi commun, Daech.

Après avoir redressé l’économie russe, le Président Vladimir Poutine se heurte, aujourd’hui, aux difficultés économico-sociales, qui ébranlent le monde. L’effondrement du prix du baril de pétrole, passé sous les 30 dollars, a fait plonger la bourse de Moscou, entrainant le rouble dans sa chute. Situation catastrophique pour le budget de l’État, d’autant que les perspectives de revitalisation sont faibles, étant donné la probable stagnation du prix du pétrole et le maintien des sanctions occidentales. Heureusement, tous les voyants n’étant pas au rouge, l’espoir demeure. La croissance, positive en 2013, légèrement en 2014, certes devenue négative en 2015, devrait se redresser en 2016 et repasser positive en 2017. La dette publique est remarquable de santé, car même si elle a augmenté, elle demeure relativement faible. Quant au commerce extérieur, il conserve sa vitalité et reste excédentaire.

De cette situation préoccupante, la Russie ne peut s’exempter de tout reproche. Elle connaît les failles de son économie, mais elle n’a pas su prendre les mesures permettant d’y remédier. Restée trop subordonnée aux ressources gazières et pétrolières, elle a subi, brutalement, les effets négatifs de l’écroulement du prix des énergies fossiles. Cette faiblesse, accentuée par une industrie défaillante, fut d’ailleurs dénoncée par le Président Dimitri Medvedev en 2009, lors de son discours à la nation. “La Russie a besoin d’être modernisée de fond en comble, il en va de sa survie dans le monde contemporain”. Il a également évoqué, la faible productivité, le tissu industriel à moderniser et la trop grande dépendance à l’égard du pétrole et du gaz. Enfin, il a généralisé sa pensée en disant “A la place d’une économie reposant sur les matières premières, nous allons créer une économie qui produit de nouvelles technologies, utiles aux gens”. La mise en œuvre de cette pensée judicieuse aurait certainement permis, de répondre positivement aux sanctions occidentales. La production intérieure aurait été dopée, pour se substituer aux produits habituellement importés. Mais l’enlisement de la rénovation industrielle, ne l’a pas permis.

Face à une situation difficile, la protection du peuple, particulièrement de ses couches les plus vulnérables, s’impose à tout gouvernement. C’est la problématique que doit résoudre, actuellement, le gouvernement russe. Les retraités voient leur pouvoir d’achat rogné, par le quasi immobilisme de leurs revenus et l’ensemble du peuple, par la dépréciation de la monnaie. Devant une telle conjoncture, l’humanisme n’est pas discréditant et assouplir ses positions pour atténuer les épreuves qu’endure la société russe, ne signifie pas faiblesse, surtout quand les problèmes engendrés ne résultent pas d’une unique responsabilité. L’hostilité de l’Europe et des Etats-Unis y contribuent largement. Le peuple russe n’est pas responsable des turpitudes européennes, pas plus que des erreurs de ses gouvernants. Mais la Russie; qui a traversé bien des périodes mouvementées, est un grand pays. Elle a toujours su vaincre les épreuves qu’elle a rencontrées. Il convient de compter avec elle.

Embrouillamini et gabegie définissent bien la pratique politique de l’Union européenne, à l’égard de la Russie. Après l’ère soviétique l’espoir russe s’est brisé sur l’indifférence de l’Europe. Un peuple en difficulté attend que ses amis lui prodiguent encouragement et lui témoignent de la sympathie, non une condescendance humiliante. Actuellement, puisant dans cette veine, nous privilégions l’affrontement au détriment de l’apaisement. L’entrée en vigueur, le premier janvier, de la partie économique de l’association signée en juin 2014, aurait dû être différée, attendu que les précédentes discussions tripartites, UE, Ukraine, Russie, n’avaient pas permis de trouver un accord. Le délai supplémentaire d’un an souhaité par la Russie était parfaitement recevable, car nécessaire à une meilleure maitrise que ce changement induit. Une nouvelle fois les occidentaux n’ont guère été conciliants. Critiquables, les européens le sont lourdement. Leurs responsabilités, dans la crise ukrainienne, surpassent largement, celle des russes. Elles s’illustrent, dans la naissance de cette crise, à travers le Partenariat oriental et lors du comportement des occidentaux, dans le déclanchement des événements qui ont embrasés Kiev. En Europe, l’aversion permanente, des hargneux et venimeux qui par principe s’opposent à la Russie, est simultanément, irrationnelle et funeste pour notre continent. Tout récemment, leur farouche opposition au doublement du gazoduc Nord Stream, Nord Stream2, comme leur réserve envers une juste compensation de la Russie, suite à leurs nouveaux approvisionnements énergétiques, sont édifiants. S’il est concevable que ces pays cherchent de nouvelles sources d’énergie européenne, par le biais du câble électrique sous-marin, Nort Balt, du câble Litpol et par la mise en place d’un terminal méthanier, ces transactions doivent s’effectuer dans le respect des engagements antérieurs et de manière équitable.

Bloquée, parallèlement, par Kiev et les séparatistes, la partie politique des accords de Minsk, reste dans l’impasse. Pour remédier à cette situation et influer sur Kiev, l’Union européenne aurait dû surseoir à la mise en vigueur de la partie économique de l’association, de même que la Russie aurait dû agir pareillement avec les séparatistes, afin que soient entièrement respectés les accords de Minsk. Appliquer les recettes des occidentaux, en instaurant un embargo, contre-productif, à l’égard de Kiev est une erreur. De plus, il fragilise l’Eurasie, dont les membres, la Biélorussie et le Kazakhstan, n’ont pas suivi l’exemple de Moscou.

Si l’état conflictuel des relations, Europe-Russie, responsabilise prioritairement l’Union européenne, toujours soumise aux Etats-Unis qui l’entrainent dans des directions contraires aux intérêts de l’Europe, il revient aux deux puissances de la Grande Europe, de retrouver, dans leur intérêt réciproque, le chemin de l’entente et de la coopération.

Michel GRIMARD
Président du ROUE

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