Discours de Martin SCHULZ, Président du Parlement Européen

ACTUALITÉS,
le 15 octobre 2015,

 

Drapeau D  roue     Deutsch       Drapeau UK roue     English       Drapeau RUS roue     Русский

 

RÉUNION DU CONSEIL EUROPÉEN
Bruxelles, le 15 octobre 2015

DISCOURS DE MARTIN SCHULZ,
Président du Parlement Européen

– seul le prononcé fait foi –

Mesdames, Messieurs,

L’Europe est confrontée à un formidable défi: alors que de plus en plus de personnes fuient la guerre sans merci qui fait rage en Syrie, elle doit faire face à des flux migratoires sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. La situation est devenue ces derniers jours très délicate, en raison des difficultés pratiques que nous rencontrons pour accueillir et loger autant de réfugiés. Dans certains endroits, l’état d’esprit est même en train de changer, mais pour l’instant, heureusement, la “Willkommenskultur” prévaut sur la montée de la peur et du scepticisme. Mais nous ne pouvons fermer les yeux devant ces difficultés. Le plus important, c’est de prendre acte de tout ce que nous avons déjà réalisé ces derniers mois et ces dernières semaines et ce qui nous reste à faire dans l’urgence la plus évidente. Ces aboutissements doivent nous encourager à prendre conscience qu’en agissant ensemble en tant qu’Européens, nous sommes à la hauteur de la tâche.

Ensemble, nous avons créé une mission conjointe de recherche et de sauvetage en Méditerranée. Des hélicoptères lettons, des navires britanniques et les garde-côtes italiens ont sauvé des vies en Méditerranée, pour ne citer que quelques exemples parmi de nombreux autres.

Ensemble, nous luttons contre les trafiquants d’êtres humains, qui exploitent la misère de personnes dont ils mettent la vie en danger en les entassant sur des embarcations surchargées. L’opération Sophia – le nom d’un bébé né sur le navire qui a sauvé sa mère au large des côtes libyennes – permettra désormais à la marine de l’Union de procéder à l’arraisonnement, à la fouille, à la saisie et au déroutement en haute mer des bateaux soupçonnés d’être utilisés pour le trafic de migrants ou la traite des êtres humains. Le Conseil de sécurité des Nations unies a donné son feu vert la semaine passée.

Ensemble, nous adaptons notre budget aux nouveaux défis. Hier, le Parlement européen a adopté le projet de budget rectificatif pour l’exercice 2015. Nous avons travaillé très rapidement pour permettre de fournir le personnel supplémentaire dont ont urgemment besoin Frontex, le Bureau européen d’appui en matière d’asile et Europol pour faire fonctionner les hotspots, pour ne citer qu’un exemple.

Ensemble, nous avons relevé le financement des organisations humanitaires qui aident les réfugiés, pour la plupart au Liban, en Jordanie et en Turquie. L’Union est le principal donateur face à la crise syrienne, la Commission et les États membres ayant mobilisé plus de 4,2 milliards d’euros au total. Lors du sommet informel du 23 septembre, vous vous êtes engagés à allouer au moins un milliard d’euros supplémentaire au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et au Programme alimentaire mondial et nous devons maintenant concrétiser notre engagement humanitaire. Ne pas rendre disponible ces fonds sur lesquels nous nous sommes engagés seraient d’une négligence dramatique – je vous prie donc de rendre ces fonds disponibles.

Ensemble, nous avons convenu de relocaliser 40 000 puis 120 000 personnes qui avaient clairement besoin d’une protection internationale. Et nous n’avons pas traîné: le 9 septembre, la Commission a présenté sa dernière proposition. La semaine suivante, le Parlement européen a donné son aval. Une semaine plus tard, le Conseil a adopté la décision à une très large majorité. C’était une étape importante: pour la première fois, nous nous sommes mis d’accord sur des objectifs contraignants et une répartition contraignante entre les États membres pour la relocalisation. À peine deux semaines plus tard, nous sommes opérationnels: nous installons des “hotspots” en Italie et en Grèce. Vendredi dernier, le mécanisme de relocalisation est entré en action lorsque les premiers réfugiés érythréens ont quitté l’Italie en avion pour la Suède. Mais soyons honnêtes: ce ne sont que les premiers pas. Nous avons besoin d’un système permanent et contraignant de relocalisation. La solidarité européenne consiste à partager les responsabilités et à n’abandonner personne.

Mesdames, Messieurs,
À présent que la réalité a rendu obsolète le système de Dublin, nous avons le choix entre passer d’une crise à l’autre et bricoler des solutions à court terme sur des aspects isolés – ou produire une solution globale ancrée dans un principe de solidarité permanente. Avec de la volonté et une impulsion politiques, nous pouvons gérer cette crise, en réduisant les risques au minimum et en exploitant les opportunités.

En mai dernier, avec son agenda en matière de migration, le président Juncker avait proposé une telle solution globale et durable. Le Parlement européen est disposé à faire tout le nécessaire pour doter l’Europe d’une politique de migration et d’asile adaptée pour le 21e siècle. Nous espérons que votre action ira dans le même sens.

Depuis un moment déjà, le Parlement européen appelle de ses vœux un véritable régime d’asile européen commun. À ce jour, il n’existe que sur papier, bien qu’il ait été lancé il y a 15 ans. Aujourd’hui, il est grand temps de réviser Dublin et d’élaborer un véritable système d’asile de l’Union.

Et en de nombreuses occasions, nous vous avons pressés d’avancer dans le domaine de la migration légale. L’Europe est un continent de migration. Nous devons accepter cette réalité et adopter en conséquence une attitude responsable en élaborant un système de migration doté de règles claires définissant qui peut et qui ne peut pas venir en Europe. L’Europe a besoin d’une législation ambitieuse en matière d’immigration, non d’une révision limitée de nos instruments déjà limités.

Nous travaillerons intensivement avec le Conseil sur une liste commune de pays sûrs – dans un espace unique de justice, de liberté et de sécurité, cela n’a pas de sens de travailler avec des listes différentes et contradictoires; Le président Juncker a justement exposé dans son discours sur l’État de l’Union que cela n’avait pas de sens non plus qu’un pays puisse en même temps être candidat à l’adhésion et ne soit pas considéré comme sûr. À cet égard, il est clair que les événements récents en Turquie ont une influence accrue sur le débat quant au statut de pays sûr de la Turquie.

La semaine dernière, vos ministres des affaires intérieures ont débattu des retours. Les retours font partie intégrante d’une politique migratoire responsable. Pour pouvoir offrir aux réfugiés la protection dont ils ont besoin, il faut aussi prévoir le retour de ceux qui n’ont pas droit à l’asile. Le Parlement est d’avis que la mise en œuvre de la directive “retour” doit aller de pair avec le respect des procédures et des normes qui permettent à l’Europe d’assurer un traitement humain et digne des rapatriés, conformément au principe de non-refoulement, et qu’il convient de privilégier le retour volontaire par rapport au retour forcé.

Une chose est devenue évidente ces dernières semaines: si nous voulons préserver notre espace sans frontières intérieures, si nous voulons avoir une politique migratoire efficace et humanitaire, nous devons assurer le contrôle de nos frontières extérieures.
Contrôler nos frontières, cela ne veut pas dire construire des murs et des clôtures – et permettez-moi de l’ajouter: aucune personne fuyant la sauvagerie de l’EI ou les bombes d’Assad ne sera découragée par des clôtures ou des murs; ce n’est pas en plaçant des murs et des clôtures à nos frontières intérieures ou extérieures que nous résoudrons quoi que ce soit. Contrôler nos frontières, cela ne signifie pas dissuader les demandeurs d’asile. Ce n’est pas un crime de traverser une frontière pour demander l’asile – mais les traversées de frontière clandestines doivent être stoppées, sans quoi les flux migratoires deviendront ingérables.
Le Parlement européen veut que nos frontières extérieures soient gérées efficacement, humainement – et en commun. L’espace Schengen ne survivra que si les États membres mis sous pression ne sont pas abandonnés à eux-mêmes et si nous mettons complètement en œuvre le nouveau système de contrôle et d’évaluation adopté en 2013. La gestion de nos frontières extérieures est une responsabilité collective et doit s’appuyer sur les principes de responsabilité partagée, de confiance mutuelle et de solidarité.

Le système de gardes-frontières de l’UE que propose le président Juncker bénéficie d’un soutien grandissant. Vous-même, Monsieur le Président Hollande, vous avez accueilli favorablement cette proposition la semaine dernière au Parlement européen de Strasbourg. Le Parlement européen a déjà inscrit un projet pilote dans le budget de cette année. Bien sûr, c’est un projet complexe qui nécessite beaucoup de travail et d’engagement. Cependant, il a vraiment le potentiel de déterminer qui fait quoi à nos frontières extérieures, et en rendant des comptes à qui, et de fournir la coordination et la flexibilité nécessaires pour gérer les points sous pression à nos frontières extérieures. Monsieur le Président Juncker, soyez sûr que le Parlement européen vous encourage à présenter une proposition législative dans les meilleurs délais.

À l’évidence, nous devons nous engager davantage avec nos partenaires régionaux.

Premièrement, lors de la prochaine conférence de La Valette, nous devrons chercher des solutions pour lutter contre la traite des êtres humains ainsi que pour combattre les causes profondes des migrations conjointement avec nos partenaires africains.

Deuxièmement, il convient d’assurer une mise en œuvre rapide de la conférence de haut niveau sur la route de la Méditerranée orientale et des Balkans occidentaux pour permettre la gestion des flux migratoires.

Troisièmement, les relations avec la Turquie, pays qui accueille plus de 2 millions de réfugiés syriens et qui, pour beaucoup, est devenu une porte d’entrée vers l’Europe, sont sans aucun doute essentielles. L’impression que j’ai retirée de notre rencontre avec le Président Erdogan la semaine dernière est que la Turquie ne peut plus gérer cette crise seule. Elle est prête à coopérer étroitement dans un cadre européen.

Le plan d’action qui est désormais à l’examen et le paquet européen récemment adopté devraient permettre une véritable coopération avec les autorités turques sur un certain nombre de questions critiques:
– lutte contre les trafiquants qui opèrent librement et en toute impunité;
– plus de coordination avec des pays de transit tels que la Grèce et la Bulgarie;
– encourager la Turquie – et, si nécessaire, l’aider – à permettre aux réfugiés syriens d’obtenir le statut de réfugiés sur le sol turc. Dans le même temps, la Turquie doit également mettre à exécution ses obligations en matière de réadmission. Il est temps de partager les responsabilités et les efforts.

L’attentat terroriste d’Ankara la semaine dernière, qui a ciblé des manifestants pacifiques et fait des centaines de morts et de blessés, nous a brutalement rappelé combien la situation demeure instable dans toute la région. Rien ne peut jamais justifier la violence et le bain de sang dans lesquels la Turquie a été entraînée ces derniers mois. Lors de mes rencontres avec les chefs de l’opposition turque et le Président Erdogan, j’ai fait part de mes inquiétudes et j’ai appelé à la reprise du cessez-le-feu et à un retour au processus politique avec les Kurdes turcs. C’est par le dialogue, uniquement, que l’on assurera la stabilité et la prospérité future de la Turquie.

Monsieur le Président Tusk, vous nous avez dit la semaine dernière au Parlement européen que, en raison de l’engagement de l’Iran et de la Russie en Syrie, la crise pourrait s’aggraver.

Avec l’intervention militaire de la Russie, le conflit syrien est entré dans une nouvelle phase. La communauté internationale est confrontée à deux guerres: une guerre civile et une guerre contre le soi-disant “État islamique”, qui continue à représenter une menace pour la sécurité mondiale. Notre priorité doit être de mettre un terme au bain de sang qui oblige la population à fuir de chez elle. Avec 250 000 morts, près de huit millions de déplacés à l’intérieur du pays et quatre millions de Syriens qui ont dû trouver refuge dans d’autres pays, la Syrie est désormais la plus grande catastrophe humanitaire au monde.

Une initiative diplomatique majeure s’impose pour faciliter un processus politique et inclusif. L’action que l’envoyé spécial des Nations unies Staffan de Mistura mène sans relâche mérite notre soutien, tout comme les efforts déployés par la haute représentante Mogherini pour promouvoir le dialogue et la coopération entre la Russie et les États-Unis ainsi que la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Iraq et l’Iran. Grâce au succès diplomatique enregistré sur le programme nucléaire iranien, l’Iran devrait pouvoir jouer un rôle constructif dans ce processus.

Malgré toutes les difficultés, nous restons confiants dans le fait que la médiation menée Bernardino León, représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, puisse être couronnée de succès et qu’un accord puisse être mis en œuvre. L’Union européenne est prête à apporter son soutien, dans tous les domaines possibles, à un futur gouvernement d’union, une fois qu’il sera en place. Le soutien européen à un tel gouvernement d’accord national est également un message fort pour tous les Libyens, invités à entériner l’accord et à soutenir leur gouvernement. Il s’agit d’une avancée importante, qui met la Libye sur la voie de la paix, de la réconciliation et de la prospérité. C’est également un signal de paix pour toute la région, comme l’a été, la semaine dernière, l’annonce du prix Nobel de la paix. La remise du prix Nobel de la paix au quartet du dialogue national tunisien pour sa contribution décisive à la mise en place d’une démocratie pluraliste dans le sillage de la révolution invite tous les Tunisiens à persévérer dans cette voie et rappelle à tous les voisins et les partenaires qu’ils doivent soutenir les réformes en cours, entreprises par le gouvernement.

Mesdames, Messieurs,

Si nous échouons dans la gestion des migrations, si nous nous laissons distraire par ceux qui répandent la peur, alors nous échouerons également à préserver l’idée d’une Europe unie, fondée sur des valeurs communes et sur la solidarité. Nous avons déjà prouvé que nous pouvions agir sous la pression et en partenariat. Il est désormais de notre responsabilité commune de réussir sur le long terme.

Mesdames, Messieurs,

Depuis l’annonce du référendum britannique, je suis en contact régulier avec le premier ministre David Cameron. Comme je l’ai dit par le passé, le Parlement européen est ouvert à toute proposition permettant l’amélioration de l’Union européenne. Personne ne peut douter qu’une Union plus démocratique, plus efficace et plus transparente ainsi qu’un approfondissement du marché unique avec la sauvegarde de notre modèle social soient notre objectif commun. Je recommande de débattre ces points sur la base du rapport des cinq présidents, dont la mise en œuvre sera également soumise aujourd’hui à votre examen.
Le rapport des cinq présidents adopte une approche pragmatique d'”approfondissement par la pratique”. Ce qu’il est possible de faire dans le cadre des traités actuels, nous devons le faire dans le cadre des traités actuels. Et nous devons le faire maintenant. Prenons l’exemple de l’union bancaire. Nous demandons aux États membres de prendre les mesures nécessaires pour que le Fonds de résolution unique soit opérationnel avant le 1er janvier 2016. Il s’agit d’honorer la promesse que nous avons faite au plus fort de la crise: nous devons mettre en place des garde-fous qui protégeront l’argent du contribuable en rompant réellement le lien entre les banques et les États.
Le moment est idéal pour commencer à réfléchir à notre avenir. Dès lors, nous devons également nous atteler à la deuxième phase du rapport, les objectifs à long terme. Et pour assurer l’avenir de nos citoyens, nous devons réformer le cadre de gouvernance économique. Une question essentielle, sur laquelle nous pouvons nous pencher à très court terme, est celle de la meilleure association du Parlement européen au cycle du Semestre européen. Le Parlement est impatient de jouer un rôle plus fort dans un Semestre européen rénové afin d’améliorer la mise en œuvre de la procédure concernant les déséquilibres macroéconomiques, de mettre davantage l’accent sur les résultats sociaux et en matière d’emploi et de mieux coordonner les politiques économiques. Concernant ce cycle du Semestre, il semble que la Commission européenne cherche à établir si la crise des réfugiés peut être considérée comme une circonstance exceptionnelle au titre du pacte de stabilité et de croissance. Nous suivrons de près l’évolution de ce dossier.

Je vous remercie de votre attention.

Réagir sur cet article, cliquez ici
Une réponse vous sera transmise dans les meilleurs délais.