De l’inconséquence de la défense Européenne

ÉDITORIAL,
le 19 décembre 2015,

DE L’INCONSÉQUENCE DE LA DÉFENSE EUROPÉENNE

Plus que jamais, l’urgence d’une défense européenne s’impose. Les derniers événements, comme le climat conflictuel qui règnent dans le monde, témoignent de cette évidence. La déstabilisation de l’Europe n’est plus un mirage, mais une réalité qui pointe à l’horizon. Sa défense ne peut plus dépendre du bon vouloir de ses Etats membres, car sa mise en œuvre résulte aujourd’hui de multiples coopérations bilatérales ou multilatérales, qui la musèlent. Il suffit de constater les récents atermoiements de ces Etats, pour en être convaincu. Une Europe solidaire, n’est pas celle des paroles, mais des actes. Seul un unique commandement européen opérationnel et permanent, peut-être réellement réactif. L’éclatement, de la Syrie, de l’Irak, de la Libye et de l’Afrique subsaharienne, où Daech instaure la terreur, interpelle directement l’ensemble de l’Union européenne. La sécurité de tous les pays européens étant menacée, il ne revient pas à la seule France, d’assumer la quasi-totalité des interventions militaires. C’est à la capacité d’une armée européenne, immédiatement mobilisable, mais également plus puissante et par la même davantage dissuasive, qu’incombe ce rôle.

Profitons, au moins, des possibilités que nous offrent les coopérations renforcées applicables en matière de défense et plus particulièrement, la coopération structurée permanente. Créée par le Traité de Lisbonne, mais déjà inscrite dans l’article 42, paragraphe 6, du Traité sur l’Union européenne (TUE), elle permet, sans doute, à minima, mais de façon concrète, d’aller, pour les Etats membres qui le souhaitent, vers une intégration militaire plus avancée. Même si, pour nombre d’entre nous, l’OTAN demeure un obstacle à l’édification d’une défense européenne, nous suivons avec intérêt la démarche de Michel Barnier. Conseiller spécial du Président Jean-Claude Juncker, pour la politique de défense et de sécurité européenne, il déploie énormément d’énergie pour promouvoir la coopération structurée permanente, qui s’inscrit positivement dans la construction d’une défense propre à l’Europe.

Engendré par deux prétendues défenses européennes, l’une qui lui est personnelle, mais pratiquement inexistante, l’autre plus réelle, mais qui lui est étrangère, l’irrationnel apparaît dans des dispositions redondantes, de l’Union européenne et de l’OTAN. En effet, la clause de défense mutuelle prévue dans le traité de Lisbonne précise que si un membre de l’Union européenne est “l’objet d’une agression armée sur son territoire ” les autres Etats membres lui doivent aide et assistance. A l’identique de l’article 5 de l’OTAN qui stipule ” Les parties conviennent qu’une attaque armée, contre l’une ou plusieurs d’entre elles, sera considéré comme une attaque dirigée contre toutes les parties”. Ce type d’incongruité peuple l’actuel système de défense élaboré par l’Union européenne. La moindre n’étant pas, une nouvelle fois, le rôle dominant attribué à l’OTAN, considérée comme seule capable d’assumer efficacement la défense de l’Europe, reléguant l’Union européenne aux tâches subalternes. Affirmer sa volonté d’être présente sur la scène internationale, n’est guère compatible avec la tutelle qu’exerce sur l’Union européenne, un traité aux raisons originales, dépassées.

La clause de solidarité ou d’assistance mutuelle, prévue dans le traité de l’UEO, qui double l’article 5 de l’OTAN, se heurte à de multiples obstacles qui la rendent inefficace. Difficultés, d’interprétations, de commandement, de matériel, de constitutionnalité pour certains Etats, l’Allemagne et l’Italie, notamment. Conditionnée par la consultation et l’accord de nombreuses instances, sa mise en œuvre demeure lourde, concourant aussi à cette impéritie. L’incapacité de l’Union européenne s’est révélée lors de l’intervention de la France au Mali, où elle s’est retrouvée fort esseulée, bien que les missions de Petersberg prévoient “Qu’elles peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers, pour combattre le terrorisme sur leur territoire”. Que l’Union européenne n’objecte pas que l’intervention est une application de la résolution 2085 du Conseil de Sécurité de l’ONU, car rien ne l’empêchait d’épauler la France, dans le cadre des missions de Petersberg.

A l’inconséquence organisationnelle, s’ajoute l’enthousiasme réducteur des partenaires européens, qui ont accueillis avec une extrême prudence la demande d’aide du Président François Hollande, basée sur l’article 42-7 du Traité de Lisbonne. Elle apparaît également dans le choix des mots, celui de guerre étant totalement banni et elle se ressent aussi, dans l’attitude de la Haute représentante pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité. Madame Frédérica Mogharini se veut simple coordinatrice des aides, laissant les Etats, souverains de choisir et la coopération bilatérale libre des modalités. Une solidarité et une compassion affirmée, mais une contribution concrète bien mince. Pour l’Italie, l’esquive est constitutionnelle, l’article 11 de sa constitution rejette la guerre, pour la Finlande, elle est inscrite dans la loi, qui lui interdit d’engager ses forces armées à l’étranger, pour l’Allemagne, elle relève de l’histoire, qui lui déconseille de s’engager militairement à l’étranger. Toutefois elle réussit à conseiller cet interdit et son soutien, par différentes actions, de protection, de reconnaissance et de logistique, qui n’impliquent pas un engagement militaire directe, comme des bombardements. Si l’empressement, comme le risque, sont absents l’effort matériel est présent. D’autres pays se contentent d’un soutien moral, Danemark, Hongrie, Pays-Bas, Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Suède. Paradoxalement, l’engagement majeur provient du pays européen le moins impliqué dans l’Union, l’Angleterre, qui participe activement aux frappes aériennes contre les positions de Daech. La personnalisation des décisions européennes, montre une nouvelle fois ses limites.

Hors de l’Europe, nos alliés ne sont pas beaucoup plus hardis et rechignent à s’activer d’avantage, quand ils ne rétropédalent pas, comme le Canada, qui suspend ses frappes sous de fallacieux prétextes. Le Présent statu quo convient au Président Barak Obama, même si l’actualité a légèrement modifié la donne, le danger terroriste ne concernant plus seulement l’Europe. Ironie du sort, l’aide, le soutien, le réconfort, sont venus du pays le plus vilipendé par les européens, la Russie. C’est à ce pays et à son président, tant décrié, que nous avons eu recours en acceptant la main tendue par Vladimir Poutine. Sage décision, confortée par les paroles et les actes du Président russe, quand il a déclaré ” qu’il fallait éviter toutes les frappes contre des territoires où des forces armées sont prêtes à combattre elles-mêmes les terroristes” et quand l’aviation russe a frappé durement l’Etat islamique, prouvant bien qu’il ne le ménage pas.

Aux exemples précédents, qui ont illustrés l’inconséquence de la défense européenne, nous en ajouterons deux autres, sans prétendre à l’exhaustivité. Que dire de cette fantomatique force de réaction rapide ou “Objectif global de capacité” de 60 000 hommes, toujours annoncée, mais jamais opérationnelle. Au motif d’adapter cette force aux nouvelles situations, que penser de son substitut, les groupements techniques ou “Battlegroup” de 1 500 hommes, jamais employés. Au-delà du caractère stupéfiant et ridicule, qui voit notre armée bridée dans la poursuite de ses missions, car dépourvue de munitions, c’est la crédibilité de notre défense qui se joue. A travers cet épisode, l’Europe expose à nouveau sa dépendance et ses lacunes. Malgré un travail utile, l’Agence Européenne de Défense (AED) est loin d’avoir comblé toutes les carences capacitaires qui handicapent la construction d’une armée moderne. Mais, comme les autres structures de l’Union européenne, l’AED, qui souffre des mêmes maux, ne peut prétendre participer efficacement à l’édification d’une véritable défense européenne. Elle demeure trop tributaire de centres de décisions éclatés, à l’image de son Comité Directeur, qui regroupe les différents ministres de la défense, ainsi que de nombreux organismes, qui s’y rattachent.

Toute cette mosaïque de structures, qui dépend plus ou moins des 28 Etats membres, est inopérante pour répondre rapidement à un danger imminent. Seule une défense européenne soudée, dans un cadre de commandement unique, donnera toute son efficience à la défense européenne. L’urgence s’impose et comme le dit Michel Barnier ” la politique des petits pas n’est plus suffisante”.

Michel GRIMARD
Président du ROUE

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