Connaissez-vous Scheibenhard avec un “d” ou un “t” en Alsace ?

Article,
le 1 juillet 2020

CONNAISSEZ-VOUS SCHEIBENHARD ?

Un article rédigé par Denis POURCHET membre du bureau national du ROUE, édité dans le journal Dernières Nouvelles d’Alsace en date du 18 juin 2020.

« Situé aux confins de l’Alsace du Nord et du Palatinat, Scheibenhard est un charmant village qui a la particularité d’être coupé en deux. Qu’il s’agisse de Scheibenhard en Alsace ou bien de Scheibenhardt avec un « t » côté allemand, il s’agit bien à l’origine d e la même localité. Séparé une première fois en 1815 du fait de la rectification des frontières décidée par le Congrès de Vienne, la moitié du village sera française pour un demi-siècle, tandis que l’autre sera allemande. De ce fait, cet absurde tracé frontalier aura des conséquences néfastes qui provoqueront notamment des drames pour de nombreuses familles lors des futurs conflits mondiaux.

Puis en 1870 c’est la réunification tant espérée et le retour de la moitié du village dans la sphère germanique, et qui le restera durant un autre demi-siècle. L’histoire ne s’arrêtant pas là et le sort semblant s’acharner sur ce village, la moitié de Scheibenhard redeviendra française en 1918 comme le reste de l’Alsace d’ailleurs, et une frontière d’État viendra encore une fois diviser cette localité en deux et ce durant une bonne vingtaine d’années. C’est ainsi et non sans difficulté que la partie française du village sera propulsée dans une République jacobine et autoritaire, même si certains avantages, comme le système de sécurité sociale allemand, furent conservés. Victime de sa situation géographique comme de son histoire, le Scheibenhard alsacien, tiraillé entre deux pays, deux cultures, souvent mal perçu et incompris des « Français de l’intérieur », arrivera mal à se réadapter à la douane et ses contraintes.

Puis l’histoire se répétant encore et encore, n’ayant décidément rien épargné à cette localité, Scheibenhard côté français sera annexé de facto le 2 août 1940. La frontière est de nouveau supprimée mais devant la brutalité du régime, ses habitants auront à nouveau du mal à se réadapter, à l’Allemagne nazie cette fois-ci. Après 5 ans d’annexion au IIIe Reich, le 14 décembre 1944, le village sera enfin libéré une première fois par l’armée américaine, qui ne pourra s’y maintenir bien longtemps. Mais c’est l’armée française qui, le 19 mars 1945, viendra finalement le délivrer du joug nazi.

Avec la Libération, c’est le retour à la France, mais tout d’abord avec sa cohorte de violences. Là comme ailleurs, de nombreux actes répréhensibles ont été commis. Le retour à la normale sera long et difficile. Le traumatisme de la population sera incommensurable et le renvoi au village des prisonniers de guerre détenus en URSS s’étalera sur plusieurs années.

Coupé de nouveau en deux depuis 1945, la séparation de Scheibenhard, avec d’un côté la France et de l’autre l’Allemagne, est toujours actuelle. Cependant, comparé aux situations précédentes, quelque chose a enfin changé. Avec le temps, les antagonismes entre les deux grands belligérants se sont heureusement estompés. L’Europe est passée par là, venant panser les blessures d’un passé douloureux et c’est vers un avenir plus prometteur que les deux parties de cette localité se tournent désormais. En effet, s’il y a aujourd’hui un endroit où l’Europe a du sens, c’est bien dans un village comme Scheibenhard.

Placé à la confluence des mondes francophone et germanophone, bilingue dans la partie française, les habitants sont à l’aise dans les deux sphères culturelles et linguistiques, les deux pays. Car de fait, les personnes qui y vivent parlent le même dialecte germanique (francique palatin) de chaque côté d’une frontière quelque peu artificielle.

Ce village nous fait vraiment toucher du doigt l’absurdité des frontières qui ont trop souvent été dans la tête des hommes, amenant conflits et guerres fratricides. Si dans le passé Scheibenhard a pu pâtir de sa situation géographique en étant en quelque sorte situé au mauvais endroit au mauvais moment, aujourd’hui c’est l’inverse. Ce village se trouve à la convergence des intérêts de deux grandes nations, la France et l’Allemagne. Il est donc à cet égard un bon exemple de résilience, de tolérance et de réconciliation entre les peuples. Il symbolise la Paix, ce qui est pour lui une chance, un avantage.

Il est temps désormais de tourner la page d’un passé douloureux et d’oublier les attitudes revanchardes à l’égard du voisin désormais ami. Sans minimiser les sacrifices et les actions héroïques de la reconquête territoriale par la France, il y a encore des références très marquées au dernier conflit mondial qui pourraient disparaître. Il serait certainement judicieux de les remplacer par des marques de Paix retrouvée, comme en donnant par exemple certains noms de rue célébrant l’Europe.

Mais l’avenir de Scheibenhard (t) – Scheibenhard peut raisonnablement prêter à un optimisme prometteur. Ainsi, pour en juger, la « Brückenfest » (fête du pont) franco-allemande vient justement de célébrer la réunification du village, lequel comme autrefois ne fait plus qu’un, pendant un moment de joie, faisant oublier les mauvais tours de l’histoire. »

Denis POURCHET
Conseiller du ROUE

Réagir sur cet article, cliquez ici
Une réponse vous sera transmise dans les meilleurs délais.