À Kiev, corruption au sommet

COMMUNIQUÉ,
le 5 février 2016,

À KIEV, LE POISON DE LA CORRUPTION AU SOMMET

 

L’objectivité n’étant pas la caractéristique dominante des médias français, lorsqu’il s’agit de discourir sur la politique russe ou ukrainienne, il convient de souligner les exceptions. L’article de Monsieur Benoit Vitkine, le Monde du 5 février 2016, entre dans cette catégorie. Je n’hésite donc pas à conseiller sa lecture à nos amis. Ils n’apprendront rien d’exceptionnel, qu’ils ne connaissent déjà. Mais venant du Monde, ces révélations seront acceptées, comme la vérité dévoilée, ce qui n’est pas recevable, émanent du ROUE.

D’autres que nous, écarteront les yeux, en apprenant que le procureur général de l’Ukraine, l’apparatchik, Viktor Chokine, préserve la corruption qu’il est sensé combattre. Ils découvriront, abasourdis, la protection, sans faille, que lui accorde le Président Petro Porochenko, qui l’a désigné à ce poste. Ils tressailliront, médusés, en constatant la perversion des amis qui entourent le Président, tous opposés aux réformes, pour garantir leurs prébendes. Quel calvaire, pour les bien-pensants qui liront ou auront découvert cet article.

Pour notre part, nous demeurons étonnés et interrogatifs, face à la signature d’un traité d’association qui ouvre, à l’Ukraine, la voie de l’intégration à l’Union européenne. Pourquoi accueillir un pays aussi corrompu, sans attendre de lui une plus grande honorabilité, qui le rende plus acceptable. Selon le vocabulaire souvent usité, l’Union européenne est à géométrie variable, dans l’appréciation de l’éthique.

J’arrête là ma prose, pour vous laisser découvrir l’article.

Bonne lecture.

Michel GRIMARD
Président du ROUE

 

LE MONDE 04.02.2016 à 11h20 • Mis à jour le 04.02.2016 à 17h26
Par Benoît Vitkine (Kiev, envoyé spécial)

Prochenko

À Kiev, le poison de la corruption au sommet

L’homme le plus honni d’Ukraine a le visage débonnaire de l’apparatchik satisfait. Viktor Chokine a commencé sa carrière à l’époque de l’Union soviétique, gravissant patiemment les échelons jusqu’à devenir, il y a un an, procureur général du pays. L’institution qu’il dirige est particulièrement puissante, disposant du pouvoir d’ouvrir ou de fermer à loisir n’importe quelle procédure pénale ou civile.

Pendant vingt ans, la procurature « a été utilisée comme un supermarché », explique Daria Kaleniouk, du Centre d’action contre la corruption : « N’importe quel dirigeant politique ou homme d’affaires puissant peut payer pour obtenir des poursuites contre un concurrent. » Une loi d’octobre 2015 a légèrement rogné ces pouvoirs, mais sans réellement changer la donne.
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Il faut dire que M. Chokine a tout fait, depuis un an, pour saboter toute tentative de réforme. Les concours ouverts pour remplacer les 174 procureurs locaux par des nouveaux venus n’ont guère conduit à un renouvellement des cadres : 84 % des procureurs sortants ont été reconduits, les 16 % restants étant d’anciens procureurs. Aucun « outsider » n’a été retenu par la commission dirigée par… le procureur général lui-même.

Obstruction au sommet
« Viktor Chokine est directement responsable des échecs de la réforme et du manque de résultats dans la lutte contre la corruption », accuse son propre numéro deux, Vitali Kasko, un ancien avocat d’affaires qui a rejoint la fonction publique dans la foulée de la révolution, et qui a, depuis, « perdu beaucoup d’illusions ».
La controverse sur le procureur général – qui refuse les interviews – va au-delà du simple cas Chokine. L’homme est un allié et un ami de longue date du président ukrainien, Petro Porochenko, qui l’a nommé à ce poste. Ni l’immense grogne populaire contre le procureur général ni les pressions du vice-président américain Joe Biden, qui avait fait de son éviction la priorité de sa visite à Kiev, mi-décembre, n’ont fait plier le président. « Porochenko aurait trop peur qu’un autre groupe politique s’empare du poste, explique le politologue Volodymyr Fessenko, et il ne conçoit tout simplement pas l’idée d’une justice indépendante. En plus d’être un homme d’affaires important, le président appartient au système politique depuis vingt ans. »
L’acharnement de M. Porochenko à conserver son fidèle procureur général vient s’ajouter à la liste des petits et grands renoncements du pouvoir ukrainien dans l’un des dossiers sur lesquels il est le plus attendu : la lutte contre la corruption. Deux ans après la révolution de Maïdan, largement motivée par le désir de mettre à bas le système de clans et de connivences politico-financières, un constat nouveau s’impose à Kiev : celui que le sommet de l’Etat – président, premier ministre, Parlement – n’est plus guère un moteur pour la réforme, mais une source d’obstructions.

Système sclérosé
Les signaux négatifs se sont accumulés ces derniers mois, jusqu’à la démission surprise, mercredi 3 février, du ministre de l’économie, Aivaras Abromavicius, l’un des réformateurs les plus déterminés de l’équipe gouvernementale. En annonçant son départ, ce jeune ministre d’origine lituanienne a dénoncé une « intensification des tentatives de blocage des réformes », allant jusqu’à se plaindre de « mesures actives visant à paralyser [leur] travail ». Il a notamment accusé un homme, Igor Kononenko, membre important du Parlement et de sa commission de l’énergie, d’avoir tenté d’imposer des personnes « douteuses » à des postes-clés dans les entreprises publiques et au sein de son ministère.
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M. Kononenko est lui aussi un partenaire et un ami de longue date du président Porochenko. Il est emblématique des nouvelles « éminences grises » du pouvoir – députés, hauts fonctionnaires ou simples hommes d’affaires qui se sont arrogé une influence considérable à la croisée des mondes politique et financier, grignotant des positions aux anciens oligarques en perte de vitesse. Grâce à leurs liens avec le pouvoir, ces hommes contrôlent des myriades d’entreprises publiques, principalement dans le secteur très juteux de l’énergie. Le premier ministre, Arseni Iatseniouk, lui, a dû sacrifier son ami Nikolaï Martynenko, le poussant à abandonner son poste de député, mais uniquement après que les justices suisse et tchèque se sont intéressées à son cas.
« Dans l’esprit des Occidentaux, Porochenko et Iatseniouk devaient se contrôler mutuellement. A la place, il y a eu entre eux une distribution d’influence », explique Sergueï Lechtchenko, un journaliste d’investigation devenu député du parti présidentiel. A demi-mot et sous couvert d’anonymat, un très proche collaborateur du président reconnaît que ces circuits financiers opaques servent notamment à financer l’action des dirigeants du pays : « Tant que le financement de la vie politique n’aura pas été assaini, de telles choses resteront inévitables. Nous appartenons évidemment à ce système, et cela prendra du temps pour le changer. Ce n’est pas une question de personnes. »

« Jamais de condamnations »
Le constat est largement partagé : le système politique ukrainien est si sclérosé et les institutions de l’Etat si faibles qu’il est presque impossible d’exercer le pouvoir hors des schémas opaques où se nichent les véritables leviers de pouvoir. « C’était infiniment plus facile d’assurer la transition entre communisme et capitalisme que de mettre à bas le système oligarchique corrompu actuel », assure même le politologue Volodymyr Fessenko.
Il n’en reste pas moins que la tendance est mauvaise. Après la démission de M. Abromavicius, les ambassadeurs de dix pays, dont la France et les Etats-Unis, ont dit leur déception et appelé les dirigeants ukrainiens à « mettre les intérêts du pays au-dessus des leurs ». « Il n’y a pas d’appropriation de la réforme, regrette, en privé, un diplomate européen en poste à Kiev. Dès que la pression occidentale se relâche, ou que les caisses de l’Etat ukrainien se remplissent un peu, l’effort est oublié. » En d’autres termes, la carotte des crédits, dont les versements sont conditionnés à l’adoption de réformes précises, s’avère plus efficace que la seule volonté politique des dirigeants.
Début janvier, ce diplomate a découvert avec stupeur le résultat d’une drôle de manœuvre menée par quelques députés ukrainiens, dans la discrétion d’un 24 décembre, pour retarder d’un an l’entrée en vigueur d’une mesure obligeant les officiels ukrainiens – responsables politiques et hauts fonctionnaires – à déclarer en ligne et en temps réel leur patrimoine et leurs dépenses importantes. L’épisode a valu aux autorités ukrainiennes un sévère rappel à l’ordre de l’Union européenne, qui avait fait de cette mesure l’une des conditions de l’octroi à l’Ukraine d’un régime sans visa avec l’espace Schengen.
« Il n’y a pas au sommet de l’Etat de plan concerté pour bloquer la lutte anticorruption, tempère Denys Bigus, un autre journaliste d’investigation, et l’avidité des nouveaux dirigeants n’a rien à voir avec celle des précédents. Mais, dès que leurs intérêts sont concernés, c’est l’exception qui l’emporte, pas la règle. » Pour le journaliste, la situation évolue malgré tout : « Nous sommes devenus l’un des pays les plus transparents d’Europe, et les journalistes sortent sans cesse de nouvelles affaires. Mais le problème est que ces scandales aboutissent parfois à des démissions, mais jamais à des condamnations. »

Enquêtes sans zèle
En deux ans, aucun « gros poisson » du monde politique ou des affaires n’a été condamné dans une affaire de corruption. Même les enquêtes contre les caciques de l’ère Ianoukovitch, l’ancien président renversé par la révolution, sont menées sans zèle. Le très attendu Bureau national anticorruption n’a été mis en place qu’en octobre 2015, après des mois de tergiversations, et il a fallu la venue de M. Biden pour que son procureur spécial soit enfin nommé.
Résultat, seuls 7 % des Ukrainiens, selon un sondage mené par l’institut américain IFES, se disent satisfaits de la lutte anticorruption. Le bilan dressé par le monde des affaires est à peine plus flatteur : « La corruption a légèrement baissé tout simplement parce qu’il y a moins d’argent, explique Sergueï Fursa, analyste au sein de la banque d’investissement Dragon Capital, et parce que l’avidité des fonctionnaires n’a rien à voir avec ce qu’elle était sous l’ère Ianoukovitch. Mais, sur le fond, le système n’a pas changé. »
« Plus a été fait en deux ans que lors des vingt-cinq années précédentes », nuance un autre diplomate européen, citant les dossiers dans lesquels le couple exécutif a obtenu des résultats : réforme de la police, de l’armée, dérégulation ambitieuse, réforme bancaire, sauvetage financier du pays, décentralisation… « Il est encore trop tôt pour savoir si les difficultés actuelles constituent l’écume de grands changements, ou si les dirigeants de l’après-Maïdan rejoindront dans l’histoire les réformateurs ratés de la révolution orange. »

Benoît Vitkine (Kiev, envoyé spécial)

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