Positionnement de la Russie – Union européenne ou Union eurasienne

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Déc 11, 2013 Commentaires fermés sur Positionnement de la Russie – Union européenne ou Union eurasienne giulietta

CONFÉRENCE,
le 12 décembre 2013,

Intervention de Michel GRIMARD, Président du ROUE, à l’occasion du colloque de Klingenthal, organisé du 2 au 6 décembre 2013, par le CIDAN (Civisme, Défense, Armée, Nation). Messieurs Michel GRIMARD et Alexandre DOUGINE ont débattu de la place de la Russie dans l’union européenne ou l’Union eurasienne. Nous diffuserons, dès que nous en aurons l’original, l’intervention de Monsieur Alexandre DOUGINE.

Positionnement de la Russie

Union européenne ou Union eurasienne

Mesdames, Messieurs,

C’est avec plaisir, mais modestie, vue la complexité du sujet que je vais aborder, que j’interviens au nom du Rassemblement pour l’Organisation de l’Unité Européenne, le ROUE, que j’ai l’honneur de présider.

Pour éclairer mon intervention, je dois en préciser les bases. Elle ne peut se comprendre que dans la perspective que nous traçons à l’Europe, à savoir, le développement d’une Europe indépendante, capable d’agir, par elle-même et pour elle-même et dans le souci d’une étroite coopération avec la Russie, dans une perspective unitaire. Nous concevons cette Europe, que souveraine de son destin et capable de maîtriser tous les paramètres de cette indépendance. Dans cette vision, l’Europe doit développer ses propres structures stratégiques, de défense, pour assurer sa sécurité, de recherche, pour garantir son développement, de prospectives, pour éviter d’être dépassée ou asservie. Seul, ce cadre, peut permettre à la Russie de rejoindre, à terme, l’Union Européenne. Il est malheureusement compréhensible que ce pays cherche un autre positionnement, tant que l’Union Européenne ne remplira pas ces critères et ne donnera pas toute sa place à la Russie, dans l’organisation de cette union. Le traité de sécurité collective, comme l’union douanière, précurseurs de l’Union Eurasienne, en sont l’expression.

Volonté européenne
La Russie a le droit, à juste titre, de s’interroger sur la volonté de l’Union Européenne, de lui accorder la juste place qui lui revient. La chute de l’URSS a libéré les forces démocratiques russes, qui ont aussitôt voulu la mise en place d’un état démocratique, assez proche du système européen. Nous aurions dû les accompagner dans cette mise en œuvre, conformément à notre devoir, mais également à notre intérêt. Ce ne fut pas réellement notre attitude, trop marquée, par le manque d’enthousiasme et la défiance. Face à ce comportement dominateur et hautain de l’Union-Européenne, le repli de la Russie sur elle-même a naturellement primé le désir de coopération.

Loin de lui accorder la place qui était normalement la sienne, malgré sa faiblesse conjoncturelle, l’occident en a profité pour imposer ses vues et agir selon ses intérêts. Bombardement unilatéral de la Serbie en 1999, ignorance de l’ONU par les États-Unis en 2003, élargissement de l’OTAN aux pays d’Europe Centrale et de l’Est, installation de bases américaines en Roumanie et Bulgarie, reconnaissance unilatérale du Kosovo, enfin déploiement dans divers pays européens de système antimissiles. Cette stratégie de marginalisation a fini par exacerber le peuple russe. On n’offense pas un peuple, on n’humilie pas une nation, on ne dédaigne pas son histoire, impunément. Les revirements sapent la confiance. L’oubli des engagements pris dans les années 1990 par les États-Unis et les états européens, à l’égard de Moscou, de ne pas élargir l’OTAN aux pays de l’ancienne URSS, relève de cette réalité. La déception de la Russie, face à la rupture de ces promesses, a été exprimée, sans ambage, par son ministre des Affaires étrangères, Monsieur Serguei Lavrov, en mars 2009.

Coopération et partenariat
Un partenariat étroit avec la Russie y compris dans le domaine de l’énergie, notamment du gaz, n’est pas conflictuel avec l’intérêt de l’Europe. Plutôt que d’imaginer, comme nous y poussent les Etats-Unis, des voies de contournement, à l’image de Nabucco, l’Europe doit rechercher la sécurité de ses approvisionnements, par des accords d’association avec les grandes compagnies russes comme Gazprom. C’est  le meilleur moyen d’être tranquillisé, à défaut, pour l’Europe d’avoir un marché intégré. Mais il faut-être indépendant, pour s’exprimer à l’unisson et engager un dialogue confiant avec la Russie. C’est cette démarche de partenariat et non d’affrontement, qui doit prévaloir, dans nos rapports avec la Russie. Tout ce qui rapproche et concourt à l’interpénétration de l’Union Européenne et de la Russie, est bon pour la Grande Europe.

L’URSS qui s’était hissée au rang de puissance internationale, au point d’être l’une des deux super puissances de l’après seconde guerre mondiale, s’est effondrée en 1990. Grâce à l’action du Président Vladimir POUTINE, la Russie s’est progressivement redressée, retrouvant sa position de grande puissance. En restaurant l’État, en recouvrant son indépendance par le remboursement de la dette extérieure publique et en réactivant son développement, le Président Vladimir POUTINE a redonné confiance et fierté au peuple Russe.

Zones d’influenceomment peut-on ignorer l’existence de zones d’influences russes, qui appartiennent, pour certaines, depuis plusieurs siècles à l’histoire de l’Europe centrale et orientale. Elles sont une réalité qui ne s’énonce pas formellement, mais qu’il faut admettre tacitement. Pour être efficace, toutes discussions relatives à ces zones, devront prendre en compte cette réalité. Les pays qu’elles recouvrent, sans être vitaux, ne sont pas dénudés d’intérêt pour la sécurité de la Russie.

La frénésie d’élargissement de l’Union Européenne, en l’emmenant à intégrer des nations aux économies déséquilibrées par rapport aux pays fondateurs, la conduit dans une impasse. Aujourd’hui, l’approfondissement devrait s’imposer, plutôt que la recherche de nouveaux adhérents, hors de sa zone d’influence. C’est dans le cadre de la participation de la Russie à l’Union Européenne que l’Ukraine, comme la Géorgie, doivent rejoindre l’Europe. L’Ukraine, comme la Géorgie se situent dans la sphère d’influence historique et naturelle de la Russie. Comme l’a précisé le Président Vladimir POUTINE, la Russie et l’Ukraine ont en commun, la religion, la foi, une culture, des langues et des mentalités similaires, auquel s’ajoute une économie très imbriquée et interdépendante,  notamment en termes de production d’armement et autres produits ultra-sensibles, mais aussi dans les secteurs de la métallurgie, de l’industrie chimique ou de l’agriculture. La géopolitique et ses aspects sécuritaires, sont par ailleurs prioritaires dans les rapports russo-géorgien.

Partenariat Oriental
La géopolitique orientale de l’Union Européenne, dans laquelle s’inscrit le Partenariat Oriental, mérite réflexion et prudence. L’ancienne appartenance au bloc de l’Est de ces 6 pays visés par ce partenariat, ne peut manquer d’être observé avec circonspection par la Russie, à qui l’on reproche de revendiquer des zones d’influence, que l’Union Européenne reproduit pour elle-même. Cette initiative ne peut, bien naturellement, que susciter la suspicion de la Russie. Elle peut justement s’interroger, sur les profondes intentions de ce partenariat. Ne créons pas de nouvelles fractures, ne forçons pas ces pays à des choix, pour lesquels certains ne sont d’ailleurs pas prêts. Une bonne coopération avec ces pays n’a nul besoin d’un cadre institutionnel, source de confrontations totalement inutiles avec Moscou. L’utilisation du refus des zones d’influence, comme justification à la présence américaine en Europe, est paradoxale. En quoi l’instabilité dans les Balkans requiert de consolider le lien transatlantique, plutôt que la coopération avec la Russie, partie intégrante de l’Europe. Les américains rejettent toute prétention de la Russie à des zones d’influence en Europe, mais la doctrine MONROE n’avait-elle pas établi une zone d’influence des États-Unis, sur le continent Latino-américain, qui n’a pas totalement disparue. Sur notre continent, les zones d’influence ne s’estomperont pas, tant que la Russie ne sera pas plus associée au développement de l’Europe et que celle-ci n’affirmera pas mieux son indépendance. Promu par la Pologne et la Suède, ce partenariat n’a rien de rassurant pour la Russie, qui voit dans les 6  pays visés, l’Ukraine, la Géorgie, la Biélorussie, la Moldavie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, une politique de défiance à son égard. Mais l’Union Européenne risque des déconvenues, comme le montre la volonté de l’Arménie, d’adhérer à  l’Union douanière. Par cette politique inamicale, voir provocatrice, ne donnons pas l’impression d’instaurer un cordon sanitaire autour de la Russie, n’aggravons pas le sentiment légitime d’encerclement, au sein du peuple russe et de ses dirigeants. L’avis de la Russie de doit pas être ignoré, particulièrement par l’Europe, pour éviter que par notre faute, ce pays n’envisage que l’Union eurasienne, pour se positionner.

L’Europe une réalité
L’Europe n’est pas une vue de l’esprit, mais une réalité bien vivante, même si elle n’a commencé à se matérialiser, donc à exister concrètement, qu’au XXème siècle. Les rapprochements qui l’ont précédée, évolution des structures politiques, de la pensée sociale, des valeurs morales, ont favorisé cette mise en œuvre. Au XVIIème siècle, les traités de Westphalie avaient déjà contribué à façonner un visage à l’Europe. Si l’Europe n’a pas toujours montré une grande harmonie ou une grande cohésion à travers les siècles, elle a néanmoins progressé constamment, dans l’esprit des peuples et le sentiment d’appartenir à un même ensemble, peut-être diffus, mais vrai, s’est affirmé. L’emploi du nom Europe est bi millénaire. Il était déjà l’expression d’une union qui formait indéniablement un ensemble, qui fut certes tout au long de son développement, plus ou moins, perturbé, homogène, cohérent, mais bien réel. Dans sa définition de l’Europe, Paul Valéry contribue à lui donner cette existence historique, qui recouvre dans ses grandes lignes sa dimension géographique. L’Union européenne dispose des moyens qui font les grandes puissances. Numériquement importante, 500 millions d’habitants, elle est aussi la première économie du monde Si elle s’étend au point d’envelopper le vaste espace que recouvre la grande Europe géographique, elle devient avec ses 730 millions d’habitants, l’union la plus peuplée derrière la Chine et l’Inde. À cela s’ajoutent d’autres atouts majeurs, gisements de matières grises, niveau de formation, énergie fissile, nucléaire, industrie aéronautique et spatiale, pour les principaux. Réunie, la grande Europe deviendrait alors, presque immédiatement, la première puissance mondiale. Au moment où la grande Europe doit se forger une identité commune basée sur ce qui rassemble et sur ce qui ressemble, il faut dénoncer le mythe d’une Europe sans base identitaire, qui est la négation de celle que nous appelons de nos vœux. Car, contrairement à certains, nous disons que ce que nous avons en commun est essentiel, ce qui nous différencie négligeable ou secondaire. Les raisons de nous unir, sont plus nombreuses, que celles qui nous éloignent.

Racines de l’Europe
Les racines de l’Europe se retrouvent dans un même espace géographique et se puisent dans son histoire, sa culture et sa religion. L’Europe apparaît déjà, certes en devenir, dès le premier millénaire et elle continuera à se dessiner au long des siècles qui suivront. Elle précisera son identité au XVII et XVIII siècle avec les traités de Westphalie et le tracé du géographe russe V.N TATICHTCHEV. Enfin elle prendra corps au XX siècle, avec la signature du traité de Rome créant la CEE, le 21 mars 1957. Le temps où Metternich voulait écarter la Russie de l’Europe, en disant que « l’Asie commence à l’Est de Vienne » est totalement révolu. L’Europe géographique et historique, telle qu’elle apparaît au XVIII siècle, a déjà intégré la Russie. L’origine des langues, comme celle des religions est commune aux peuples européens, à quelques exceptions près. Qu’elles soient, pour les premières, Grecs, Latines, Germaniques ou Slaves, leur tronc commun est indo-européen. Qu’elles soient, pour les secondes, Catholiques, Orthodoxes ou Protestantes, leur tronc commun est le christianisme. Ce sont ces critères historiques, géographiques, religieux, culturels et linguistiques, qui fondent l’Europe, même si les trois dernières références se retrouvent, mais pas simultanément, au-delà des contours de cette Europe.

Très tôt, le continent européen s’est affirmé, se distinguant des continents d’Afrique et d’Asie. Au cours de sa sinueuse évolution, les liens qui contribuent à l’édification de l’Europe se sont imposés et ont eu raison de ses déchirements et de ses clivages. En diffusant ses pensées et ses valeurs sur l’Europe, le christianisme, comme les empires de Rome, de Charlemagne ou de Charles Quint, ont participé au développement d’un sentiment communautaire, particulièrement au quotidien, sur le plan administratif, culturel et économique. Mais c’est par opposition à l’empire Ottoman, que l’Europe chrétienne se resserre. Elle prend conscience des faiblesses engendrées par son morcellement et de la nécessité d’un rapprochement unitaire, seul capable de lui conférer une véritable puissance militaire et économique.

Après le XVI siècle, le nom Europe, jusque-là peu usité, entre progressivement dans le langage naturel. Le tracé du géographe russe du XVIII siècle, donne des frontières à une Europe qui manque encore de cohésion. Mais l’effacement croissant des disparités politico-économiques, harmonisera culturellement l’Europe. La seconde moitié du XX siècle marquera une avancée décisive avec l’interpénétration des états, dont l’évolution des structures converge dans tous les secteurs. Elle en sera d’autant plus facilitée, par les brassages physiques et intellectuels des populations, que permettent la rapidité des transports et des communications. Le sentiment d’appartenance à une communauté, se construit ainsi dans l’exercice de la vie quotidienne, que reliera la mise en place d’institutions communautaires. Il convient de noter, que la gestation européenne, n’a guère bénéficié du soutien des États-Unis.

Pour s’affirmer, l’Europe a besoin de se munir de frontières. Elles doivent correspondre à ce qui apparaît comme cohérent, logique, concevable et souhaitable. Elles paraissent, dans le cadre de l’Union européenne, naturelles au Nord, au Sud et à l’Ouest, mais buttent encore aujourd’hui à l’Est. Or, sur ce flanc, quoi de plus évident que les limites de l’Europe, passent par celles de la Russie. Tout élargissement de l’Europe, ne peut se concevoir sans un cadre précis, délimitant ses frontières. Pour avoir une démarche cohérente dans sa réalisation, l’Europe doit établir l’espace dans lequel elle entend se construire. L’Union européenne ne peut se fonder que sur les valeurs communes à tous les pays qui la composent. L’identité européenne qui repose sur ces éléments fédérateurs, est la base essentielle de cette union. La grande Europe géographique, qui intègre la Russie se superpose à tout ce qui rassemble ces pays, histoire, culture, religion, institution.

En avant-propos, il faut noter que certitude européenne et sentiment européen sont interdépendants. Ils ne peuvent exister l’un sans l’autre, car en fait, ils ne font qu’un. Ils ont progressé simultanément. L’Europe n’a pas seulement des frontières, mais aussi un contenu, qui lui donne sa véritable personnalité. La chrétienté a été le principal creuset du sentiment européen. Elle est le facteur essentiel qui, en unissant culturellement la majorité des peuples européens, a favorisé l’ancrage d’une communauté de pensée. De grands rassemblements, comme de grandes actions, à l’image des croisades, ont matérialisé ce sentiment. Malgré les courants qui traverseront la chrétienté, au cours des siècles, elle ne cessera pas d’être la référence de ce sentiment européen.

Au XV et au XVI siècle, les pays européens animés d’une même volonté de découvertes et de conquêtes, se lancèrent dans de lointaines explorations. Les navigateurs, Portugais, Espagnols, Français, Hollandais, Italiens, Anglais, Danois, furent les principaux artisans des grandes découvertes géographiques. Les découvertes des Portugais, des Espagnols, des Italiens et des Français sont certainement les plus marquantes, avec Vasco de Gama, Magellan, Hernan Cortés, Christophe Colomb, Jacques Cartier, Samuel Champlain. Les Russes ne furent pas absents, avec Affanssy Nikitine, notamment. Toutes ces découvertes issues d’un même continent, l’Europe, n’ont pu manquer de faire naître une sensation d’appartenance. D’autre part, à la même époque, la reconquête du sud de l’Espagne sur les Maurs, finalise l’unification culturelle de l’Europe. Les empires européens irriguèrent d’une même pensée les populations de l’empire. Même s’ils furent de courtes durées, ils n’en laissèrent pas moins l’empreinte de leur apport. En reliant des pays, ils permirent à des peuples de se découvrir. Leur contribution à l’élaboration d’une identité communautaire, n’est pas négligeable. La révolution française n’est pas en reste, dans l’édification de ce sentiment européen. Son idéal démocratique et ses idées de liberté, d’égalité et de fraternité, qu’elle répand sur l’Europe, vont profondément influencer l’évolution du continent. La prise en compte de ces valeurs sera une étape particulièrement marquante, pour l’affirmation du sentiment européen.

La suprématie de l’Europe alla crescendo du XV au XX siècle, imprégnant profondément l’histoire du monde, lui ouvrant de nouveaux horizons et lui offrant de nouvelles perspectives. Les grandes puissances européennes, notamment, l’Angleterre, la France, la Russie, la Prusse, l’empire Austro-hongrois, qui détiennent la puissance maritime, militaire, industrielle et économique, imposent leur domination aux autres peuples. Cette dominante européenne sur le reste du monde suscite, au-delà de ses rivalités, une intime perception de destin commun. Les 50 états que regroupe la grande Europe, recouvrent une population de 730 millions d’habitants, la 3ème dans le monde et une superficie qui fait de cette grande Europe, la plus vaste entité géographique de la planète. Par les langues qu’elle véhicule, notamment, l’Anglais, le Français, l’Espagnol et le Russe, elle est présente sur tous les continents. Elle est grâce à la Russie la première puissance mondiale, ce qui ne peut guère plaire aux États-Unis, qui veulent assurer le leadership du monde.

Union-eurasienne
Quoi de plus trompeur que l’ordonnancement du monde actuel, qui associe stratégiquement des pays, dans l’apparence et non dans la réalité de leurs intérêts. Il existe plus d’harmonie partenariale, entre l’Europe et la Russie, que dans les alliances contractées actuellement par ces deux entités. Pour inverser cette inclination, il faut que l’Europe et la Russie dialoguent sincèrement, pour effacer leurs incompréhensions. Mais pour que cette discussion s’engage, il convient que l’Europe marque son indépendance. L’idée d’une Europe excluant la Russie, s’oppose à plusieurs logiques. Celle de l’espace que recouvrent les 47 pays européens, qui de l’Atlantique à Vladivostok constituent le Conseil-Européen, et également à travers cette institution, celle de sa présence dans le concert européen. Rejeter la Russie membre du Conseil de l’Europe depuis 1996, mais accepter d’intégrer la Turquie dans l’Union européenne, serait admettre la vision européenne que souhaitent les États-Unis.

Face à l’Union européenne se dessine l’Union eurasienne, dont le concept est né en Russie dans les années 1920. L’Eurasie qui serait un bloc comprenant la Russie et les pays de son flanc sud, serait également un continent implanté au cœur des deux grands continents, européen et asiatique. L’eurasisme repose sur une doctrine géopolitique, que le philosophe et géopoliticien, Monsieur Alexandre Dougine, ici présent, a fait revivre, une sorte de néo-eurasisme. Outre le Président Vladimir Poutine, le Président du Kazakhstan est aussi un fervent partisan de l’Eurasisme, qui comprend aujourd’hui, le Kazakhstan, le Turkménistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan. Certains veulent l’étendre à la Turquie et à l’Iran. Cet ensemble a commencé à se structurer, à travers le traité de Sécurité collective et l’ union douanière. Que le Kirghizistan  pourrait bientôt rejoindre.

Je sais bien, que d’après les théories d’Halford John Mackinder et Nicolas Spykman, qui tient l’Eurasie, tient le Monde. Sans être irrévérencieux à l’égard de ces célèbres penseurs et de ce continent, qui certes recèle d’importantes richesses énergétiques, je crois que le monde a profondément changé. Mais je ne m’engagerai pas dans un débat surement intéressant, mais éloigné de ma vision de ce projet. Elle est peut-être primaire, un peu superficielle, mais elle se veut pragmatique, réaliste. Sans doute héritière du gaullisme dont je suis pétri et qui me rend prudent, voir suspicieux à l’égard des doctrines, des idéologies, qui ont montré leur fragilité et ont souvent faillis. Comme les sciences dites exactes, elles ne le sont qu’à un moment donné.

Ainsi, ma conception de l’Eurasisme est certainement plus simpliste, que la doctrine géopolitique et philosophique développée au-début des années 1920 et aujourd’hui de façon un peu différente par Monsieur Alexandre Dougine, éminent spécialiste de cette question. Pour lui, je crois savoir, que le néo-eurasisme  n’est plus une simple idéologie politique, mais un système de pensée et une vision du monde. L’opposition civilisationnelle qui fonde l’eurasisme, ne me semble pas irréversible. Mais je ne doute pas que Monsieur Alexandre Dougine aura à cœur de défendre sa position, avec tout le brio qui est le sien. L’Eurasisme qu’exprimerait l’ensemble des pays déjà cités, à l’exception de la Russie intégrée à l’Union européenne, pourrait être un trait d’union important avec l’Asie. Dans cette nouvelle union européenne, l’Eurasie ne manquerait pas de trouver la garantie de sa sécurité. Nous n’avons aucun rejet de l’Union eurasienne, comme le montre notre opposition au Partenariat Oriental de l’Union européenne, qui viderait d’une partie de sa substance l’Union eurasienne.

Certaines définitions de l’eurasisme, comme l’opposition à l’expansionnisme américain, ne sont pas étrangères à l’Union européenne, qui le refuse également permettant la présence de la Russie dans cette Union. Si comme l’a déclaré le Président Vladimir Poutine, la Russie a toujours été un état eurasien, ce qui est réel par sa dimension géographique, particulièrement à l’époque de l’URSS, elle est majoritairement européenne, par l’essentiel de son positionnement géographique. Dans cette aire la plus développée, se trouve en effet la majorité de la population et du cœur du pays. La Russie s’inscrit aussi dans l’Union européenne au travers de son histoire, sa culture et sa religion, notamment.

La Russie, dans sa dimension européenne et asiatique est une mosaïque de peuples, de cultures et de religions, mais qui comprend dans chacune  de ces composantes, une dominante européenne. L’identité nationale est aujourd’hui en Russie, une question fondamentale. Le Président Vladimir Poutine en a décrit les contours  » État civilisation fondé   sur la langue russe, la culture russe, l’église orthodoxe russe et les autres religions traditionnelles de la Russie « . Ce concept me semble plus enclin à situer la Russie dans l’Union européenne que dans l’Union eurasienne. La priorité  d’une intégration de la Russie avec les états périphériques du sud, semble plus dictée par la conjoncture que par des raisons de fond. Nous pouvons comprendre cette position dans l’état actuel des relations Europe-Russie, ce pays ne souhaitant pas se retrouver pris dans une tenaille Euro-Asiatique. Or, si dans un cadre apaisé, l’Union européenne permettait à la Russie de la rejoindre ou de s’y amarrer très fortement, ce pays saurait apporter à l’Europe sa bonne connaissance de l’Eurasie et permettrait de substituer, à l’esprit d’affrontement, un désir de coopération avantageux pour les deux ensembles.

La Russie tient à son modèle civilisationnel, qu’elle n’entend pas abandonner pour rallier le modèle atlantique, vu par le Président Vladimir Poutine, comme totalement mondialiste, multiculturel et peu soucieux des valeurs chrétiennes, ce qui n’est pas sans fondement. Fort heureusement, de très nombreux citoyens, dans tous les pays européens, sont aussi préoccupés par l’effondrement des valeurs et la perte de repères. En rejoignant l’Union européenne, la Russie les renforcerait et les consoliderait dans leur refus de ce délitement. Au-début de mon allocution j’ai souligné, en le regrettant, le manque de jugement de l’Europe, qui n’a pas su saisir la chance issue du changement d’octobre 1989.

Qu’elle démocratie avant Poutine
Ne nous enfonçons pas dans l’erreur en critiquant, presque systématiquement, le Président Vladimir Poutine, car qu’elle démocratie avant lui? Le peuple russe est passé, d’une monarchie où le servage a été aboli seulement à la fin du 19 ème siècle, à la révolution bolchevique, instituant la dictature communiste et ce n’est pas la double période troublée et confuse de Mikhail Gorbatchef et Boris Eltsine, qui pouvait instaurer la démocratie. Marquée par l’effondrement de la Russie, le pillage de ses richesses nationales et la misère généralisée du peuple, cette époque a été fatale à son émergence. À contrario, en restaurant le fonctionnement de l’état, en redressant l’économie et en se soumettant au suffrage du peuple, le Président Vladimir Poutine a jeté les bases d’une acceptable et bienfaisante démocratie. Loin d’en être le fossoyeur il en est plutôt l’initiateur.

L’Union européenne doit se féliciter, que la Russie soit redevenue une grande puissance, Face à un avenir que rend difficilement discernable l’évolution du monde, tout ce qui contribue à fortifier la grande Europe, est le bienvenu. L’extension de l’Europe doit reposer sur la Russie et non sur la Turquie, que les récents propos de son Premier Ministre au Kosovo éloignent encore un peu plus de l’Europe. Les intérêts à la fois, géopolitiques et économiques, favorisent aujourd’hui l’édification de la grande Europe. La Russie est prête à collaborer avec les pays européens, qui ne souhaitent pas imposer leurs valeurs à la Russie, ce qui est normal. Certains domaines, notamment stratégiques, font l’objet d’une coopération russo-européenne fructueuse. C’est le cas du nucléaire civil et de l’espace. La fusée Russe Soyouz a décollé du port spatial, réalisé à cet effet en Guyane. Le consortium russo-européen Starsem, qui le gère, est un bel exemple de coopération.

La Russie possède avec les pays de l’Union européenne, de nombreux éléments de similitude et points de convergence, qui font incontestablement de cette grande puissance, le premier partenaire de l’Union aujourd’hui et son futur membre, demain. L’européanisation de la Russie, au sens moderne du terme, date du XVIIIème siècle. Nombreuses sont alors les affinités qui structurent la société russe. Désormais, L’Europe de l’Ouest et de l’Est se fascinent et se forgent une histoire commune à celle du monde alors en construction. Bien qu’elles ne se comprennent pas toujours pleinement, leur attirance sera une constante, qui résistera même à la guerre froide, leur coopération ne sera pas rompue. Pour l’Europe, la Russie est son prolongement indispensable à l’Est, pas seulement pour ses richesses énergétiques et minérales, mais aussi pour ce que représente son peuple et sa culture. La Russie n’est pas seulement européenne par sa situation géographique. Elle l’est également dans le cadre de l’histoire mouvementée de l’Europe. Son histoire, sa culture, sa religion, ses peuples, concourent à renforcer cette appartenance, que favorise aujourd’hui son évolution politique. La Russie partie indispensable de l’Europe, contribue à son indépendance. La Russie est européenne. Le sommet de Saint-Pétesbourg, en mai 2008, reconnaît d’ailleurs la dimension européenne de la Russie. Elle s’incarne dans le cadre de la création du Conseil permanent du partenariat Union européenne-Russie où Moscou se trouve associé aux discussions européennes, qui touchent à ses intérêts.

Conclusion
Partant de cette évidence, il est temps et nécessaire que l’Union européenne repense ses alliances et notamment, redéfinisse ses rapports avec les États-Unis et affermisse ses liens avec la Russie  » Pilier essentiel de l’Europe  »  comme le déclarait le Général de Gaulle en 1968. La notion d’une Russie, prolongement de l’Europe, doit être présente dans tous les aspects de la construction européenne. Elle ne peut s’envisager sans cette perspective. Il faut que chaque nouvelle étape fortifie sa mise en œuvre. L’Union européenne et le grand peuple russe, sont inéluctablement conduits à sceller leur avenir. Mais pour réussir, le respect mutuel s’impose. C’est un principe fondamental, sans lequel aucune avancée pérenne n’est possible. Respecter la Russie, c’est aussi respecter ses dirigeants, que le peuple russe apprécie et estime. Il convient de ne pas colporter et imputer au pouvoir russe, des faits intérieurs discréditants, dont on ignore les causes autant que l’entendement et dont on sait que la volonté de nuire n’est pas absente.

 

Michel GRIMARD
Président du R.O.U.E.

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